Les communistes et les institutions politiques
« L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes » K.
Marx
Ce papier est un résumé d'une réflexion de fond que j'ai engagée par ailleurs et qui fera l'objet d'un article plus conséquent dès que possible.
Cependant, la tenue, le 17 mai dernier, d'un colloque animé par l'association « Rouges Vifs », (et aussi, les divergences de point de vue, que j'ai exprimées "sur le vif" justement, avec
l'intervenant principal, à savoir A. Le Pors) me conduisent à proposer dans un premier temps ce petit essai, évidemment soumis à la libre critique de toutes et tous.
La question posée par ces camarades dans le cadre de ce colloque (et par d'autres sous une autre forme) m'a semblé intéressante, bien posée et devant être posée.
Il s'agissait de débattre de notre « enfermement institutionnel » et du « comment y échapper, comment en sortir » ? C'est donc sous cet angle que je vous livre une première partie de ma réflexion.
- La problématique posée par le sujet
Nous avons là , et pour commencer , un premier problème "méthodique", de perspective et de problématique sur le "comment traiter le sujet".
La question de "l'enfermement institutionnel" et du "comment en sortir" est en effet une question très importante pour une perspective communiste.
Mais je commencerais par dire, plus ou moins par provocation (mais pas « stérilement »), que, c'est assez facile, au fond : pour sortir de l'enfermement institutionnel il faudrait commencer
par ne plus respecter les cadres imposés par le bras armé du capitalisme en politique, refuser les règles du jeu imposées par l'Etat bourgeois de longue date.
Cela étant dit, cette question doit pouvoir aboutir à la fois à
- une analyse de l'histoire,
- à une critique de l'existant,
- et à une proposition (non fermée) pour l'avenir.
Avant toute chose, j'aimerais suggérer une chose : je ne pense pas que cette question, pour fondamentale qu'elle soit, doive être première dans
notre réflexion (ce qui ne signifie pas qu'elle soit secondaire ni qu'elle doive être négligée, au contraire).
En effet, une modification des institutions ne fera pas la révolution, et la révolution devra pouvoir s'appuyer sur une proposition d'état de transition qui puisse correspondre au plus juste à un
système socialiste.
Cette question des institutions ne me semble pas pouvoir être traitée indépendamment de celle de l'identité de la personne qui se pose la question, c'est à dire nous. Et quand je dis « nos »,
« nous » quel est ce "nous" auquel il était fait référence? Au fond, qu'entend-t-on par "institutions" "pour nous"? De quoi parle-t-on, "nous", quand on parle "d'enfermement"?
Est-ce le "nous" des communistes en tant que "corps constitué politique" (constitué par la bourgeoisie dans sa définition des institutions) appelé un jour (très hypothétique dans ce
cadre, on en conviendra) à gérer la "maison bourgeoise" dans un état et un système capitalistes (mais réduits en réalité, à dessein au rôle de figurants permanents, plus ou moins "cautions" que
la "gauche " existe encore en France)? Le "nous" d'une "classe politique" parmi d'autres, qui ne se définirait que selon le contenu que
la bourgeoisie a donné aux concepts de parti politique, de démocratie, de souveraineté, d'élection, d'état...?
Ou est-ce le "nous" des prolétaires composant majoritairement le peuple de France? Le "nous" des communistes comme "avant-garde" de notre classe, inscrite dans la logique de
l'affrontement capital/travail?
Evidemment, il ne s'agit pas de négliger l'apport que nous pouvons faire à une amélioration des institutions bourgeoises dans l'état présent. Ce
serait purement et simplement ce que d'aucuns appellent du "gauchisme", que de faire l'impasse de ne pas chercher toujours à améliorer le sort des prolétaires, ( NOTRE sort) , à chaque
fois que cela nous est possible.
Mais une des premières choses à faire pour répondre à la question serait donc, selon mon "embryon de réflexion" sur la question, de pouvoir
déterminer et distinguer ce que sont les "institutions politiques" au sens bourgeois,(i.e. pour servir le capitalisme), et ce que sont les institutions politiques, socialistes,
du point de vue des communistes.
La théorie bourgeoise classique des institutions politique, elle est maintenant assez bien connue, le corpus idéologique est identifié (il est immense et va de Locke à Montesquieu en passant par
Aron, Hobbes et Hayek ou Nozik) et toutes les opinions dites « divergentes » (par exemple l'opposition entre jusnaturalistes et positivistes, parlementarisme vs présidentialisme...), en tout cas
en France, ne sont que des variations sur le même thème, le curseur se posant aussi non pas tant en fonction d'un "plus ou moins d'Etat" mais d'un "plus ou moins de droits individuels" (par
opposition aux droits et libertés dits collectifs).
Il y a bien une théorie libérale de l'Etat en tant qu'institution politique. Et cette théorie libérale est bien faite pour « servir » le
capitalisme, qu'il fut le capitalisme ancien des débuts ou celui que nous connaissons depuis le milieu du 20ème siècle.
La notion d'Etat et d'institutions politiques est depuis toujours extrêmement problématique pour un socialiste (et la controverse de Marx avec Bakounine sur ce sujet précis fut même ce qui signa
le premier emploi, par Bakounine de l'adjectif "marxiste"...)
A ce titre ,une réflexion sur les institutions politiques, cela va donc sans doute jusqu'à commencer par se défaire du carcan même imposé par la définition "classique" de la conception des
institutions politiques qui ne vise que les trois pouvoirs, grosso modo (législatif, exécutif, judiciaire), parfois la citoyenneté, mais n'accorde aucune place, par exemple, à la révolution,
à la lutte des classes, encore moins à la notion de classes etc. Ou, plus exactement, le capitalisme ne donne pas de place institutionnelle à la notion de classes (ce qui ne signifie pas qu'il ne
connaît pas cette notion et n'en traite pas, évidemment.)
Dans ce contexte, la question même de la révolution et de la dictature du prolétariat ( oui je sais que c'est "un gros mot" depuis
les années 70...) devait être parmi les premières posées.
Comment traduire (faut-il traduire d'ailleurs?) au niveau institutionnel, et ces concepts, et cette problématique, issus de l'analyse de Marx et Engels? Et comment les traduire dans une
problématique « dedans/dehors » l'Etat?
On doit donc au moins se demander si ces notions sont susceptibles d'être/doivent être des "institutions" dans une théorie socialiste de l'état de transition avant la réalisation communiste de
"fin de l' Etat"?
2. La perspective historique, pratique et philosophique dans laquelle analyser les termes de la problématique
Il était évidemment très important de revenir sur l'histoire française des institutions. Il semble vain d'y échapper.
Mais comment peut on faire abstraction des expériences étrangères et notamment des expériences socialistes, ou revendiquées comme telles , dans un sujet comme celui ci ? Quoi que ces expériences
soient de la part de certains de simples sujets polémiques, je vois mal que l'on pourrait faire l'économie, au titre scientifique, d'un peu d'analyse comparée des institutions et des
constitutions étrangères , et notamment celle de la fédération soviétique de juillet 1918 (ainsi que de la « Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité » reprise
en préambule de la Constitution), puis celles de l'union soviétique de 1922 , ou celles de la constitution cubaine de 1976, par exemple.
Il me semble aussi qu'on doit présenter la réflexion des Marx ,Engels, Lénine, Luxemburg, Jaurès, Gramsci notamment, sur le sujet des institutions politiques, pour les "anciens". Car ces
réflexions existent, même si elles se présentent rarement « en tant que telles » (il n'y a pas de « théorie des institutions » par Marx et Engels), et pour cause.
Par ailleurs, ces réflexions sont poursuivies et remodelées sans cesse de nos jours pas de nombreux auteurs dont beaucoup de contributions de grande qualité sont en accès libre sur Internet.
Au nombre de ces contributeurs modernes, et sans porter de jugement sur leur travail, je songe par exemple, à S. Kouvélakis sur la question
générale de Marx et la politique ou Zizek, ou Lenoir, ou Gastaud, A. Negri ,qui a commis une oeuvre de jeunesse en 1978 sur ce sujet - La classe ouvrière contre l'Etat - sans oublier des auteurs
comme Lukacs...( bref il me semble que la liste est suffisamment longue! .)
Enfin en ce qui concerne spécifiquement la France, les deux tentatives de pratique institutionnelle socialiste que nous avons connues (avec toutes les précaution d'usage) étant d'une part celle de l'immédiate après-guerre (comme en témoigne la Constitution de 1946 et notamment le Préambule qui nous en reste encore aujourd'hui), où le pouvoir communiste fut certes « partagé » avec l'autre force du CNR (les gaullistes), et celle de la période 1981-1983, il ne me semble pas du tout inintéressant de s'y pencher (je signale une thèse sur la question des libertés publiques sous Mitterrand, par le Prof. Pascal Mbongo, par exemple.)
3. Pas d'analyse communiste de la question des institutions politiques sans
marxisme
Toute réflexion de ce type, qui s'éloigne de ce que Marx et Engels ont théorisé mille fois mieux que moi sur ce qu'est la société dans laquelle nous vivons, ce qu'est le capitalisme et ce que sont les luttes, est sans aucun doute, destinée à finir enserrée dans les griffes de l'idéologie dominante.
Récemment, c'est Didier Eribon qui a bien mis en évidence comment cette pensée libérale avait "contaminé" toute la gauche dite « de gouvernement » et par quels mécanismes (« D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche… »)
A supposer même que l'on ne juge pas pertinente « en soi » cette analyse (mais alors, pour quels motifs ?), on n'a rien trouvé de mieux comme « vaccin » à la contamination par la pensée libérale que l'analyse marxienne/marxiste, c'est ainsi. C'est au moins un outil mental formidable, qui permet de garder les yeux ouverts, et dont l'utilité pour les socialistes et les communistes n'a pas été démentie à ce jour (et rien ne la remplace, à mon sens, même si tout les gens « sérieux » s'accordent à ne pas en faire un dogme) .
4. Les institutions politiques, et non pas seulement "la constitution"
A la suite de cette proposition de méthode, toute réflexion institutionnelle qui ne prendrait en compte, en outre, que l'aspect strictement
constitutionnel, me semble vouée à l'échec, ou à souffrir d'un cruel manque d'inspiration.
D'abord, dans une perspective communiste, on peut envisager qu'une telle conception relève de l'erreur de raisonnement.
En effet, la constitution, "acte politique à valeur juridique", d'un pays n'étant qu'un instrument de pouvoir parmi d'autres (et dans une constitution socialiste c'est l'instrument de la dictature du prolétariat et de la préservation des acquis révolutionnaires).
Cette nature « instrumentale » de la constitution, on l'a vu à l'épreuve du IIIé Reich, (mais les exemples sont légions), et tous les brillants théoriciens constitutionnalistes qui ont théorisé la légitimité comme une légalité se sont cassé le nez sur l'aporie résumée par Carl Schmitt - qui pour avoir été un théoricien du nazisme comme régime politique, n'en a pas moins écrit des choses extrêmement intéressantes sur la théorie de la constitution - "Est souverain qui décide en période exceptionnelle" in Théologie politique.
C'est ce qu'avait également laissé entrapercevoir Thomas Hobbes dans son Léviathan : "Covenants without a sword are but words" ("les
pactes ne sont que des mots sans l'épée"). -
C'est donc bien aussi la question du pouvoir qui est toujours centrale, en cela il ne me semble pas que Marx et Engels aient abandonné cette hypothèse, au contraire, (et cette question
ne se résume pas, justement , à un texte de droit, quand bien même il s'appelle "constitution"). C'est toute la discussion qui existe sur la notion de "pouvoir constituant", originaire,
dérivé...qui en rend classiquement compte.
En outre, toute constitution me semble fondamentalement destinée à fonder, maintenir et à préserver l'Etat, (y compris l'Etat socialiste qui
permet à la dictature du prolétariat de s'exercer jusqu'à la disparition des classes et au délitement lui-même de l'Etat). La question est donc bien de savoir si la fin de l'Etat (qui entraînerait la disparition de la constitution au sens classique, pour laisser
place, le cas échéant à « autre chose » qui n'est peut être pas encore concevable…) entraînera aussi la fin de la politique (c'est à dire la
nécessité pour les hommes et femmes d'une même cité de régler leurs rapports par des lois ou des traités, ou encore, par "autre chose") ?
Enfin, on voit bien que la notion même de constitution, avec l'exemple de la Grande Bretagne (qui a bien une constitution, composée de nombreux textes dont certains très anciens, comme la Magna Carta, le Bill of Rights) , est une notion protéiforme (coutumière/écrite) qui justement peut désigner autre chose que ce que la culture juridique française, issue des Lumières, désigne.
A ce sujet, j'aimerais avancer que Marx, qui a passé une grande partie de sa vie, et jusqu'à sa mort, n'a pas pu ignorer cette forme
constitutionnelle coutumière, qui heurte si fort le "cartésianisme", les positivistes et nos traditions de droit écrit.
Pour finir sur ce point, un de mes professeurs de philosophie du droit (très "de droite" sans aucun doute), qui était aussi un fin
constitutionnaliste, nous avait fait, si ma mémoire ne me fait pas défaut, très bien prendre conscience de ce que une forme de matérialisme s'exerce aussi dans cette sphère quand il nous
avait proposé l'hypothèse de travail qu'arrivait au pouvoir en France un homme (ou une femme) qui décidait, unilatéralement, sans usage de la
force, mais par des moyens tout à fait légaux, de défaire le "bloc de constitutionnalité", c'est à dire, ce dont nous avons hérité depuis 1789 (Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen, et préambule de la constitution de 1946 notamment) et qui sert encore en partie à nos magistrats (Cour de cassation, conseil constitutionnel, et conseil d'Etat) à dire le droit et à
contrôler la validité juridique du travail du législateur.
Je vous laisse "dérouler" cette hypothèse sous toutes ses formes. C'est amusant, "l'imagination au pouvoir".
5. Comment sortir de l'enfermement institutionnel ? Premiers éléments de réflexion.
Donc, "comment sortir de l'enfermement institutionnel" pour NOUS ?
C'est une question qu'il faut poser en tenant toujours compte de l'état des choses, de l'existant.
Ce qui suppose de l'avoir analysé correctement, cet existant.
J'ai regretté qu'on ré-interprète mon intervention, dans un débat public récent sur ce sujet, sur le fait que, selon moi, nous ne devions pas nous préoccuper de "tous les citoyens" et surtout pas
des citoyens qui appartiennent, au sens strict,et notamment à la bourgeoisie financière, à la bourgeoisie en tant que propriétaire des moyens de production (je n'ai pas mentionné la petite
bourgeoisie) et qu'on y réponde par une formule qui me semble être du révisionnisme marxiste, bien que n'étant pas "spécialiste autorisée".
On m'opposa que les communistes devaient prendre en charge "toute la société". Je doute fort que nous ayons à prendre en charge les intérêts de M. Ernest-Antoine Seillères ( ni qu'il accepte nos
bons offices!)
Et je n'ai pas lu que Marx ait proclamé une telle chose, comme cela m'a été soutenu (mais je ne suis pas une spécialiste de Marx et Engels, je le redis humblement). Ou plus exactement, il a été
dit (et démontré), il me semble, ce qui pourrait passer pour une chose approchante, et dans un contexte bien particulier.
Il faudrait être aveugle ou retors pour "oublier" que la révolution russe, par exemple, a été réalisée à cette condition d'une alliance,
notamment avec la paysannerie, et on a vu la suite d'ailleurs. Ce n'est même que du bon sens, et Marx et Engels l'avaient envisagé:
"Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise. Mais
en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus de la moitié du sol est la propriété commune
des paysans. Il s'agit, dès lors, de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de l'antique propriété commune du sol, passera directement à la forme communiste
supérieure de la propriété commune, ou bien si elle doit suivre d'abord le même processus de dissolution qu'elle a subi au cours du développement historique de l'Occident." - Karl Marx,
Friedrich Engels, Londres, 21 janvier I882, Préface à l'édition russe de 1882 du "Manifeste du parti communiste".
J'en déduis que nous devons donc favoriser les alliances de classes, mais en fonction de nos intérêts de classe, ce qui me semble assez différent d'une charge (bien problématique sinon d'une contradiction insurmontable) pour les communistes de "prendre en charge toute la société".
Certes, c'est difficile, notre réflexion et notre travail sur les institutions sont soumis à cette double contrainte de toujours faire en sorte d'améliorer pour nous ce qui existe (sans démagogie ni électoralisme) et en même temps de forger la
"théorie révolutionnaire" , et donc, de vivre une sorte de schizophrénie conceptuelle, (sauf à nous condamner à une défense de l'existant qui nous vide de notre légitimité et de
notre pouvoir et nous essouffler dans des débats dont les termes sont posés de manière intangibles par la bourgeoisie).
Nous ne devons jamais être des "gestionnaires serviles" de l'Etat bourgeois, mais subvertir, pervertir, à chaque fois que cela est possible, toutes les institutions capitalistes!
J'oserais émettre, avec d'autres d'ailleurs, l'hypothèse que la question de la réforme des institutions par la commission Balladur et Sarkozy, telle qu'elle se présente actuellement (et dont les
débats ont commencé hier), n'est pas notre combat à nous communistes si nous ne pouvons pas apporter de contre propositions, au sens de
propositions contre- systémiques.
Sur ce point, il me semble que, même si nous n'arrivons pas nécessairement aux mêmes conclusions sur le projet, les voix de différents représentants ou intellectuels communistes (dont certains
élus du PCF comme N. Borvo ou JP Brard) se sont élevées dans ce sens. La voie est toujours "étroite" pour nous ...
Au-delà , nous sommes confrontés ,en tant "qu'avant garde", à une question qui est une de nos questions de toujours et qui est celle question de la politisation (au sens marxien du terme )
de la classe ouvrière, et bien au-delà, des prolétaires, et c'est cette question qui se pose au travers de la question de notre enfermement institutionnel (car ce qui se passe depuis
des décennies et dont nous avons notre part de responsabilité, contribue à une dépolitisation de notre classe qui est non seulement dangereuse mais contre-révolutionnaire par essence.) En
effet, quoi d'autre, sinon cet enfermement, cet étouffement même, qui donne aux gens le sentiment que tout est inutile au fond, et qu'ils n'ont aucun moyen politique pour lutter contre les
ravages du capitalisme, et les éloigne de la politique avec un "grand P"?
Il faut donc analyser aussi comment cet enfermement se caractérise, comment on peut le décrire, quels sont ses symptômes et ses
mécanismes.
On ne peut envisager d'exposé communiste sur ce sujet qui ferait l'impasse sur les questions d'actualité (mais qui ne sont pas des surprises si on veut bien avoir la bonne analyse des
institutions politiques françaises) comme "le vote utile", "l'alternance", "la démocratie",la "cohabitation" (qui a été l'annonce du fait d'alternance et de bipartisme), tout ce que cela
représente et ce que cela signifie dans des institutions politiques bourgeoises.
Et dans cette analyse il va me sembler délicat, encore, d'ignorer la question des partis politiques (qui ne sont que rarement proposés comme des "institutions politiques" dans la théorie
"dominante" et pour cause...) et notamment, la question du parti socialiste et du parti communiste, toujours en ayant cette double grille de lecture (ce que c'est "pour nous", ce que c'est "pour
eux", qu'un parti politique) - je peux renvoyer ici entre autres à l'édition présentée par R. Dangeville chez Maspero, de nombreux textes de Marx "Le parti de Classe"; les annotations de
présentation de Dangeville sont au moins aussi intéressantes que les textes de Marx, mais on lira aussi avec profit une partie du travail de Rosa Luxemburg sur la notion de Parti ("Marxisme
contre dictature" ) .
Il semble ainsi tout à fait impossible, en relations avec ces questions évoquées, de faire l'impasse sur une réflexion sérieuse sur les notions d'Etat, de souveraineté, de nation, et de
peuple.
Ainsi, je m'inscris en faux contre une proposition communiste qui dirait que la nation serait "le niveau le plus pertinent
d'articulation du particulier et de l'universel".
"La nation" a, à mon humble avis, et en effet, sans doute une position à réoccuper dans une théorie
communiste des institutions, mais en aucun "contre le peuple", en aucun cas pour contribuer à faire de l'Etat un horizon indépassable.
Mais le peuple ?
Ainsi l'article 3 de la constitution de 1958 a traduit le compromis nécessaire et classique que le pouvoir bourgeois (incarné à l'époque par De
Gaulle / Debré) a du faire sur le plan des institutions, "au peuple", par cette formule elliptique " La souveraineté nationale
appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum."
Mais pourquoi la souveraineté populaire n'appartiendrait-elle pas à la nation?
Cela vient de loin, et notamment du fait que la première constitution que se donna la France après 1789 fut une constitution monarchique (3
septembre 1791).
C'est bien la constitution de 1793, dite "montagnarde", "de l'an I" , d'inspiration robespierriste, qui dira explicitement que la souveraineté
appartient au peuple.Mais, comme on le sait, elle ne fut jamais appliquée.
Aussi, quand on "l'attaque", cette notion de "nation" doit être redéfinie et strictement
circonscrite.
Je préfère et de loin, la notion (sans doute imparfaite) dégagée par G . Gastaud dans ses écrits sur le sujet quand il parle de "nation populaire" (essai sur la renaissance communiste);si
je ne déforme pas sa pensée, il l'envisage principalement comme contrepoids, alternative, à l'internationale capitaliste (et notamment face à Maastricht,en l'espèce) et en liaison avec la notion
d'internationale communiste.
Le « nationalisme » (mais lequel ?), la question de la nation, ne doit certes pas être laissée aux libéraux ni aux fascistes, ni aux xénophobes et racistes, nous devons pouvoir proposer notre
propre analyse de ce concept, de son utilité (ou pas), et opposer ex-abrupto « communisme » et « nationalisme » me semble aussi faux que d'opposer « nationalisme » et « internationalisme
».
Cependant, cette question de nation ne se posant pour nous que dans le cadre de la notion de souveraineté, pourquoi ne tenterions-nous pas la
théorie de "souveraineté prolétarienne" (qui serait encore différente de "l'hégémonie" gramscienne) ? Qui dépasserait, par la théorie marxiste (et notamment par la notion
de "dictature du prolétariat"), l'opposition "classique" entre souveraineté nationale/souveraineté populaire, toutes deux héritées d'une période
historique très particulière et probablement "datées"?
Il faut aussi se demander, (et toujours avec cette même grille de réflexion de ce qu'il faut faire et de ce qu'il faudrait faire, de ce qui est
« pour nous » et de ce qui est « pour eux »), pourquoi, alors même que nous avons encore un certain nombre de représentants au Parlement, l'efficacité de ceux-ci est limitée, pour ne pas
dire nulle la plupart du temps?
Est-ce une question de nombre ou une question de rapport de force? – Je distingue à dessein, car il semble que l'idée dominante chez nous
aujourd'hui serait qu'il faut être majoritaire pour imposer un rapport de force. Mais les capitalistes ont parfaitement compris et intégré le rapport de force créé par les (actionnaires)
minoritaires dans la gestion d'une société commerciale par exemple (notamment sous la théorie de la "minorité de blocage" mais pas seulement) !
Quelle doit être la voie pour que , s'il existe , le « crétinisme parlementaire », ne soit pas un écueil ? En d'autres termes, comment se servir des élections et du Parlement bourgeois « en
communistes » ?
Sur ce sujet de notre représentation peut être évoquée aussi la question de la représentation, et plus particulièrement, de la représentation
proportionnelle.
C'est à séduisant au premier abord mais je pense que, dans le système donné, compte tenu des circonstances actuelles, cela peut être un obstacle car cela peut permettre un peu trop aisément (si
l'on est bien dans le « crétinisme parlementaire », et donc, faute d'une théorie révolutionnaire du parti communiste), de faire l'impasse sur le travail que nous avons à faire pour
devenir majoritaires. La proportionnelle peut donc être un "hochet" pour nous tenir tranquille… C'est à discuter. Il faut noter par ailleurs, qu'elle a plus souvent servi les fascistes,
l'extrême droite que les communistes (étrangement) et se demander pourquoi.
Pourquoi aussi faire l'impasse sur l'action nécessairement corruptrice de l'exercice du pouvoir
(et je ne parle pas tant de corruption matérielle que de corruption idéologique par des mécanismes d'exercice du pouvoir)? Pourquoi éviter de se demander pourquoi le pouvoir nous corrompt (et
nous peut être plus que d'autres?) Pourquoi ne pas se poser la question des moyens, principiels et matériels, qui pourraient permettre de contourner cet écueil?
Comment parler des institutions politiques enfin, sans nous poser préalablement la question de savoir aussi comment faire pour que le maximum d'entre nous,de prolétaires (j'ose le mot sans
rougir car c'est ce que je suis et c'est bien ainsi que je "me" vis) puissions avant tout accéder à ce pouvoir?
Quelles solutions? Que proposer? Et comment parler de pouvoir sans parler de contre pouvoir? Ce contre pouvoir, est-ce que ce n'est pas celui qui peut se trouver au coeur même du parti
communiste? dans le contrôle des élus, dans l'action et la réflexion collective?
Evidemment se pose aussi la question des mandats , de leur cumul, de leur limitation et de leur rémunération. Pour ma part, je ne
suis pas favorable à ce que les élus s'enrichissent plus qu'ils ne le feraient par leur travail ou leurs indemnités, dans une limite donnée, par les mandats républicains. Mais cette question
précise est affaire de système (c'est à dire que poser cette règle dans le cadre d'un système bourgeois, sans contre-pouvoirs, n'a probablement pas grand sens et risque, pour le coup, de
favoriser une forme de corruption).
Sur le référendum, peut être fais-je erreur, mais je pars du principe que, contrairement à certaines vieilles lunes qui
confondent à dessein plébiscite, et référendum, et usage plébiscitaire du référendum, le référendum est un mécanisme de participation directe que nous devrions promouvoir (mais pas
"n'importe comment" et pas par démagogie).
L'argument consistant à dire que lorsque nous sommes consultés directement, nous votons de façon "plébiscitaire", et donc ,que le référendum est
dangereux, me semble typiquement un argument bourgeois.
La question du référendum ne peut être traitée mécaniquement par une somme de chiffres; cette question doit être envisagée à l'aune du travail politique réalisé en amont par les partis qui
nous organisent et défendent nos intérêts.
Elle doit prendre également en compte les moyens que nous voulons nous donner pour nous former et nous informer (en gros: souhaitons nous
rester sous tutelle bourgeoise et tout cela n'est il vraiment qu'une question de "moyens financiers"?).
Il y a enfin une réflexion aussi sur laquelle on peut difficilement faire l'impasse, et qui doit être menée dans ce cadre sur la question de la volonté politique ou de la volonté en
politique.
En conclusion à ce stade, et rapidement , je dirais que, pour nous ( ce "nous" auquel je tiens), il ne saurait y avoir de réflexion valable sur les institutions politiques sans marxisme, sans réflexion globale et systémique qui prenne en compte « nos » notions politiques, sans prendre en compte les objectifs finaux des communistes, sans s'interroger sur la notion d'Etat socialiste, sans « théorie révolutionnaire », à commencer par une théorie révolutionnaire du parti communiste.
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