Actus humanite.fr 21-05-2008
Médicaments. Votre santé livrée aux hypermarchés
Les hypermarchés aimeraient en faire autant. Soi-disant pour augmenter le pouvoir d’achat. Décryptage.
Ce n’est plus qu’une question de semaines. Il sera en effet bientôt possible, après publication des décrets d’application, d’acheter des médicaments comme un article de consommation courante. La ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, l’avait confirmé en mars dernier : des médicaments délivrables sans ordonnance, non remboursés, seraient mis en libre service dans les pharmacies au cours du deuxième trimestre 2008. Objectif affiché : « améliorer le pouvoir d’achat » et favoriser « l’éducation thérapeutique des Français ». Quelque 200 médicaments à prescription facultative, dont les prix seront librement fixés par les industriels, les pharmaciens et leurs grossistes, seraient concernés. La liste n’a pas encore été dévoilée, mais devraient figurer des antalgiques ou encore des antitussifs, des médicaments ORL et des spécialités indiquées en gastro-entérologie. Les nouvelles réglementations et plusieurs vagues de déremboursement ont déjà favorisé l’émergence d’un marché de l’automédication. En 2007, celui-ci a progressé de 4,4 %, après avoir bondi de 8,8% en 2006.
Dans l’ensemble, les professionnels de la pharmacie sont plutôt favorables au développement des médicaments sans ordonnance. Il fallait « améliorer notre système dans le cadre de l’Europe », estime Jean Parrot, président du conseil national de l’ordre des pharmaciens. Seuls 6 % des médicaments sont en effet délivrés sans ordonnance dans l’Hexagone, contre 15 % en Espagne et 12 % en Grande- Bretagne. « Nous partons du constat que nos concitoyens sont à même d’identifier les petits problèmes de santé et de se prendre en charge, du moment que la vente reste encadrée par le pharmacien », ajoute Magali Flachaire, déléguée générale de l’Association française de l’industrie pharmaceutique pour une automédication responsable (AFIPA). Pour Pascal Louis, président du Collectif national des groupements de pharmaciens d’officine (CNGPO), il s’agit aussi d’apporter « une plus grande lisibilité » dans les prix. Mais derrière l’argument massue du pouvoir d’achat et de la « responsabilisation » des Français, il s’agit surtout de « désengorger les salles d’attente des médecins », comme l’avoue l’AFIPA. Le problème, c’est que le médicament n’est pas une marchandise ordinaire. « Tout médicament est potentiellement dangereux », prévient Pascal Louis, qui estime « indispensable de réassurer le choix du client ». Ainsi, le paracétamol surconsommé est très rapidement toxique. Et l’ibuprofène peut provoquer chez une femme enceinte de graves malformations chez le bébé à naître. « Nous ne sommes pas demandeurs de vente en accès direct », nuance Philippe Besset, président de la commission économique de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF). « Le médicament est un produit qui ne doit pas être banalisé. On délivre mieux et on conseille mieux quand les médicaments sont hors de portée. » Tel n’est pas l’avis de Michel- Édouard Leclerc. Le président du groupe du même nom a clairement exprimé son avis sur le sujet : oui à la commercialisation des produits d’automédication en hypermarché. Son argument phare : un effet positif sur le porte-monnaie des consommateurs avec des prix inférieurs de 25 %.
« Il ne faut pas confondre médicament et marchandise, pharmacien et chef de rayon, pharmacie et magasin », rétorque Jean
Parrot, à l’ordre des pharmaciens. « Le pharmacien est le premier acteur du parcours de soins. Il connaît le patient, son environnement pathologique, ce qui peut l’amener à procurer des
conseils judicieux », étaye Pascal Louis, du CNGPO. Même s’il ne l’avoue pas, il s’inquiète aussi, comme tous les propriétaires d’officine, du manque à gagner de cette potentielle
concurrence. Apporter du pouvoir d’achat aux Français ? Les pharmaciens n’y croient guère. Chaque Français dépense en moyenne 27 euros par an dans les produits de médication familiale.
25 % de cette somme représentent au mieux un potentiel de gain de pouvoir d’achat de 6,75 euros sur l’année. Ça ne va pas loin. Et quand on sait qu’entre novembre et janvier dernier les
prix des produits de grande distribution ont augmenté de 7,1 %, il y a de quoi douter des promesses de Leclerc ! « On n’est pas là pour se cacher derrière l’idée du pouvoir
d’achat. D’autant que la France est le pays où les médicaments sont parmi les moins chers d’Europe », précise Philippe Besset, de la FSPF. Il n’empêche que sur certains médicaments
déremboursés les prix ont explosé, les laboratoires ayant anticipé la baisse des ventes en augmentant leurs tarifs. Et les premières victimes sont bien les patients. De nouveaux
déremboursements pourraient d’ailleurs figurer dans le projet de loi de financement de la Sécu 2009. Une fois encore, ce sont les usagers qui risquent d’être les grands perdants de cette
mesure.
Alexandra Chaignon
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