HISTOIRE
Une implacable mécanique répressive
Peu à peu, les recherches et les revendications de vérité sur le passé colonial soulèvent la chape de plomb qui s’est abattue sur les événements de mai 1945 dans le Constantinois. Le documentaire de Yasmina Adi, l’Autre 8 mai 1945. Aux origines de la guerre d’Algérie, diffusé demain soir sur France 2, apporte une remarquable contribution à ce mouvement.
La réalisatrice a sillonné le Constantinois pendant six mois et recueilli les témoignages, d’une saisissante précision, de manifestants, de militants nationalistes ou de simples villageois sur lesquels s’est abattue une épouvantable répression à Sétif, mais aussi à Guelma, où sévirent les milices civiles du sinistre sous-préfet Achiary. À ces témoignages des Algériens ayant vécu les événements répondent, fait inédit, ceux de Français d’Algérie qui relatent le climat de peur que les autorités coloniales surent instaurer, avec l’aide d’une presse prompte à relayer l’image « d’émeutiers barbares », pour justifier le recours à une violence impitoyable. Autre regard, passionnant, celui du premier reporter ayant enquêté, à chaud, sur les événements, l’Américain Landrum Bolling, alors correspondant de l’agence ONA, à New York.
Les faits rapportés sont méthodiquement confrontés, recoupés avec les archives du gouvernement français déclassées en 2005, mais surtout avec celles des services secrets anglais et américains, qui projettent sur ces événements, longtemps tenus sous silence, un éclairage nouveau.
Du coup de feu qui abattit le porteur du jeune drapeau algérien, lors de la manifestation destinée à célébrer la victoire alliée, à la « séance de soumission » à laquelle furent contraints d’assister 15 000 Algériens, hommes, femmes et enfants, sur la plage de Melbou, au terme d’une marche harassante, le film retrace les étapes de l’embrasement et dissèque le fonctionnement de la machine répressive que le pouvoir colonial mit en place le 8 mai 1945. « Cette plongée au coeur de la logique du système colonial permet de distinguer une répression militaire dans la région de Sétif et une répression menée par des civils dans la région de Guelma », expose la réalisatrice. Une mécanique répressive que l’historien Pascal Blanchard explique par « la volonté de mater un mouvement dont on craint qu’il enflamme toute l’Algérie », « pivot » du système colonial français et possible « caisse de résonance » pour le reste de l’empire. D’où, suggère le documentaire, la mobilisation de troupes coloniales, tabors marocains et tirailleurs sénégalais, une stratégie récurrente dans l’histoire de la répression coloniale.
L’originalité de ce film tient aussi à la façon dont il inscrit les événements dans un contexte international singulier. Au lendemain immédiat de la victoire alliée, alors que s’esquissent seulement les enjeux qui donneront naissance à la guerre froide, la question coloniale, pas encore stratégique, est rejetée à l’arrière-plan. La jeune ONU, pourtant, proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, un principe qui attisera l’aspiration des peuples colonisés, acteurs, eux aussi, de la victoire sur le nazisme, à se libérer du joug colonial.
Comme en témoignent les images de la liesse populaire que souleva, dix-sept ans plus tard, la proclamation de l’indépendance algérienne, c’est bien le prologue d’une guerre de libération longue et douloureuse qui se joua, ce mois de mai 1945, à Sétif et Guelma.
Rosa Moussaoui http://autre8mai1945-lefilm.com/
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