Les bonnes feuilles de Sarkolangues (*)
par Christian Lehmann
Pour au moins cinq ans
(…) Le matin, ma main s’immobilisait à quelques centimètres du bouton de la radio perchée sur le rebord de la baignoire. Ce geste machinal que j’avais répété sans même y penser des milliers de fois se heurtait maintenant à une résistance inconsciente. Je n’aurais pas même pu dire, au début, pourquoi j’allumais la radio avec tant de réluctance. Je savais bien qu’il était élu, je savais bien que nous en avions pris pour au moins cinq ans, et qu’il fallait s’y faire. (…)
Une convention santé de l’UMP
Je n’ai vu Nicolas Sarkozy en chair et en os qu’une seule fois. C’était en juin 2006, à l’Assemblée nationale, où s’était tenue la convention santé de l’UMP (…). En fin de journée, Nicolas Sarkozy avait débarqué « sous vos applaudissements », et s’était lancé dans un long discours programmatique sur la santé destiné à plaire à son auditoire. Il s’agit, non pas de dépenser moins mais de dépenser mieux, d’opérer les réformes de façon moins heurtée et plus fluide (la rupture tranquille, en somme), d’augmenter le nombre de médecins, la rémunération des généralistes… (…). Insensiblement, on en vient à un discours sur « des abus, des gaspillages et de la fraude », qui, selon Nicolas Sarkozy, représenteraient… « l’exact montant des déficits ». Et pour appuyer son propos, il livre alors une anecdote : « J’ai regardé le détail, j’ai trouvé qu’il y avait une patiente qui avait consulté 75 médecins en un mois (rires). Je ne sais pas si c’était plus fatiguant pour elle ou pour les médecins (rires). Y a un côté déprimant… Remarquez, elle avait acheté douze boîtes d’anxiolytiques par jour, je reviens sur mon jugement, c’est les médecins qui étaient les plus fatigués…. »
Les médecins ont pour coutume d’appeler « histoire de chasse » ces cas cliniques sans autre valeur qu’anecdotique, pour signifier que, au-delà de leur côté surprenant ou amusant, ils ne permettent pas de modifier valablement une attitude thérapeutique. Ainsi, ce n’est pas parce qu’il risque, une fois tous les dix ans, de se trouver confronté à une simulatrice, qui présente de plus à l’évidence une pathologie psychiatrique lourde, qu’un médecin devrait refuser de prescrire des psychotropes à des patients qui le nécessitent. Le cas cité par Nicolas Sarkozy dans ce début de sketch à la Bigard peut utilement faire réfléchir sur les écueils de la relation médecin-patient et la difficulté, dans le système actuel, pour un médecin isolé de dépister d’emblée ce type de patient. En aucun cas il ne peut fonder une politique cohérente à appliquer à l’ensemble de la population. C’est pourtant le but poursuivi par Nicolas Sarkozy. (…)
Vertige de la télévision
(…) Début 2008, les franchises se mettent en place. Les médias télévisés s’y intéressent soudain, lorsqu’un travailleur social atteint du sida, Bruno-Pascal Chevalier, annonce sa décision de faire la grève des soins pour protester contre l’abandon de solidarité que constituent les franchises. Vertige de la télévision, devenue incapable de relayer les débats éthiques et politiques autrement que sous l’angle du voyeurisme. Pour un peu, Bruno-Pascal Chevalier me l’avait confié, certaines lui auraient bien exigé un certificat médical circonstancié attestant de la réalité de sa grève des soins et de son état. Et puis ensuite, quoi ? L’enfermer dans un loft et attendre ?
Combien d’années de télé-
réalité de merde dans lesquelles ont été inculqués les principes de base de la sélection naturelle, avant que 53 % des Français donnent leur voix à Nicolas Sarkozy ? Et combien de temps avant qu’ils se rendent compte que les mots ont un sens, et que ces déclarations martelées pour faire beau derrière les podiums : « C’est la seule façon de responsabiliser les patients… », ont, au final, des conséquences pratiques sur la vraie vie des gens ? (…)
Faux-cul jusqu’au bout
Revenons à l’étranger, et à nos moutons lybiens. Ce matin du 10 décembre, Rama Yade est convoquée à l’Élysée, se fait passer un savon. À partir de ce moment, elle va rétropédaler péniblement (…). Kouchner, donc, se voit rafler la vedette par sa secrétaire d’État : « De temps en temps un ministre des Affaires étrangères envie une secrétaire d’État qui peut parler ainsi des droits de l’homme… », concède-t-il face à Nicolas Demorand sur France Inter, pour s’offusquer ensuite, lorsque le journaliste se demande si Rama Yade ne parle pas aujourd’hui la langue que Bernard Kouchner aurait parlée il y a quelques années : « Votre psychanalyse, Docteur, me fait plaisir, mais vous n’interrogez pas Rama Yade, j’ai répondu sur elle, vous m’interrogez, moi qui ai d’autres responsabilités… » Savoureuse fin de phrase d’un ministre court-circuité lors de la libération des infirmières libyennes et tout juste bon, quelques jours plus tard, à légitimer la vente d’armes au dictateur du désert pour promouvoir les droits de l’homme : « S’il n’y avait pas de possibilité… de rédemption, alors comment ferait-on de la politique ? Il faut de l’espoir… C’est la démocratie qui est une attraction… » Et vendre des armes à un zélateur du terrorisme est le meilleur moyen d’y parvenir, même si, faux-cul jusqu’au bout, Kouchner confie à la journaliste qui l’interroge : « Malheureusement, et, vous savez, votre opinion m’importe, c’est également la mienne, je préférerais un monde sans armes, mais pour le moment c’est un monde rêvé… » Souffrance morale des grandes âmes, toujours, et clin d’oeil de connivence entre vrais humanistes « votre opinion m’importe, c’est également la mienne… » mais au final je m’asseois dessus… Toujours cette manière de vouloir le beurre et l’argent du beurre, se recycler en féal de la realpolitik mais envoyer depuis l’estrade des signes muets au fan-club pour montrer qu’on n’est pas totalement dupe et que le rebelle au sac de riz est toujours là, même si le poids des ans et des compromissions a alourdi ses traits. (…)
Venir, bouger, se montrer
Si les analystes louaient la capacité de travail du président, j’étais quant à moi surpris de la faiblesse de sa maîtrise des dossiers. (…) Il les abordait tous, simultanément et, un temps, faisait illusion, car il avait cette façon très personnelle de sur jouer la conviction, la passion de convaincre, de partager, d’interpeller son interlocuteur par des interrogations répétées qui tendaient à marteler ses choix comme des évidences de bon sens : « Qu’auriez-vous fait à ma place ? » « Ne m’aurait-on pas reproché ? », etc. (…)
Et en septembre 2007, sillonnant l’Alsace pied au plancher, Nicolas Sarkozy avait répondu aux questions des journalistes, comme à son habitude, par une question teintée d’égocentrisme : « Qu’est-ce qu’on attend de moi ? Que je reste à l’Élysée sur ma chaise à attendre le chaland toute la semaine avec la poussière qui tombe sur la pile de dossiers ? » Cette phrase m’avait sidéré. Sidéré par son populisme, sa démagogie. Comment un président de la République, entouré de conseillers, de petites mains, de scribes de toutes sortes, pouvait-il mépriser à ce point le travail de fond que nécessitait sa fonction ? Comment pouvait-il aussi démagogiquement opposer l’image d’Épinal du fonctionnaire rond-de-cuir, enfermé dans son bureau sur lequel s’entassaient les dossiers et la poussière, à celle du président de la rupture, élu par les Français pour se bouger, pour se déplacer sur le terrain ? Ainsi au Guilvinec avait-il déclaré, jamais avare de compliments pour sa personne, comme béat d’admiration envers lui-même : « Moi je suis là depuis six mois, je viens. Y a un problème, je viens… Écoutez, ben les autres y’z’avaient qu’à venir, avant, y venaient pas, moi je viens… » Venir, bouger, se montrer, être sur tous les fronts au risque de ne régler aucun problème de fond, semblait être la stratégie suivie par Sarkozy. (…)
Le jeu de dupes
Henri Guaino qui, déçu par la volte-face de Chirac, prêta ses mots, ses idées, ses idéaux, sa morale à Nicolas Sarkozy, dont la formation et les tendances libérales avaient fort peu à voir avec celles de cet ancien proche de Philippe Séguin, gaulliste-social. (…) Et si un journaliste s’avisait de lui demander s’il ne craignait pas d’être à nouveau trahi comme il l’avait été par Jacques Chirac dans le passé, Henri Guaino balayait la question : « Sa personnalité m’a convaincu. Cet homme n’est pas un danger public. Il a plus d’humanité, de sensibilité et de profondeur qu’on le dit généralement. »
Pendant ce temps, le candidat dénué de cynisme confiait à un ami : « Tu vas voir, c’est Guaino qui va me faire gagner cette présidentielle », tout en rassurant ceux, comme Édouard Balladur, que le fond anti-européen et peu libéral de Guaino exaspérait : « Ne vous inquiétez pas, il ne m’emmènera pas où je ne veux pas aller. » Le jeu de dupes a continué pendant toute la campagne, et je me suis un temps demandé quand Henri Guaino, la plume qui pense, se réveillerait. Quand, comme le baron Frankenstein dans les films des années 1930, il porterait une main à sa bouche en contemplant l’étendue du désastre auquel il avait contribué, en murmurant : « Mon Dieu, qu’ai-je fait ? » (…)
(*) Éditions Ramsay, 172 pages, 14 euros.
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