Editorial par Maurice Ulrich
Droit de cité
A-t-on assez parlé de courage ? Il en faut pourtant, pour sortir de l’ombre et venir dire au grand jour que l’on a des droits, quand on vous les refuse tous. Les 600 salariés sans papiers qui ont la semaine passée, en Île-de-France, engagé une lutte commune, coordonnée, avec la CGT et le soutien d’autres syndicats et organisations, ont remporté une victoire. Une première victoire. Sur la peur d’abord, de la traque, d’un simple contrôle, de l’arrestation. À eux de dire ce qu’est la vie de clandestin dans un des pays les plus riches du monde.
Mais cette première victoire est concrète. Un processus est engagé de régularisation. Il est limité. Ce sera au cas par cas, avec l’aide, dans les préfectures, de délégations de syndicalistes. Le gouvernement, le ministre Brice Hortefeux ont dû reculer, mais seulement d’un petit pas, mais seulement en Île-de-France. Ils veulent se réserver, sur tous les travailleurs concernés, un pouvoir régalien. Maintenir au-dessus des têtes l’épée de Damoclès. Voire briser leur unité. Pourquoi lui, tel autre et pas celui-ci ? La pensée ultralibérale ne déteste rien tant que l’unité des exploités, la solidarité entre les hommes qu’elle entend soumettre.
Mais c’est bien une première victoire. Pour les salariés eux-mêmes, bien sûr. C’est aussi une victoire sur l’hypocrisie. L’immigré sans papiers, au fond, c’est tout bénéfice. En campagne électorale, comme on l’a vu à Toulon avec Nicolas Sarkozy dans la dernière ligne de la présidentielle, il sert à gagner les voix d’extrême droite, à dévier les débats politiques, à masquer les responsabilités de l’économie capitaliste dans la situation faite aux hommes. Il sert, dans la pratique du pouvoir, à donner l’illusion que l’on s’attaque aux problèmes en fixant des quotas, en sommant les préfets de les respecter, en envoyant la police arrêter des enfants dans la cour des écoles… Il sert dans l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment. C’est facile, c’est pas cher et ça rapporte gros mais ce n’est pas comme le Loto. Le patronat gagne à tous les coups. Le gouvernement feint de lutter contre le travail clandestin. C’est pour mieux l’utiliser, pour maintenir en même temps une pression permanente sur l’ensemble des salariés de ces secteurs où sévit la surexploitation, où le travail au noir est massif, et pas seulement pour les sans-papiers mais pour des centaines de milliers de salariés, hommes et femmes, sous-payés, soumis à des horaires exténuants, peu ou pas déclarés. Pour tous ceux-là, cette lutte est un formidable point d’appui.
La vérité c’est aussi que l’économie a besoin des immigrés et que, dans l’état actuel des choses, les hommes des pays pauvres ont besoin de travail.
Mais ce que veulent le gouvernement et le patronat, en avançant le thème de l’immigration choisie, c’est la possibilité de puiser dans les réservoirs de main-d’oeuvre, dans le grand vivier africain, les mains et les cerveaux dont tel secteur, telle entreprise aura besoin, un temps, pour une tâche, sans engagement, sans reconnaissance, sans citoyenneté. Ils veulent se servir des hommes à flux tendu, comme les machines.
Une partie du patronat aujourd’hui veut la régularisation des salariés sans papiers. Il est permis de penser que la grève d’Île-de-France est pour un grand quelque chose dans cette nouvelle vertu.
Mais il ne faut pas biaiser. La régularisation cela veut dire à travail égal, salaire égal. Cela veut dire qu’un homme qui travaille a le droit d’avoir sa famille auprès de lui, d’avoir une vie sociale, de posséder une carte d’électeur, d’user de son droit de vote.
Les anciens Grecs pensaient que les étrangers ne pouvaient prétendre faire partie de la cité. Mais la cité d’aujourd’hui, c’est le monde.
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