Editorial par Patrick Apel-Muller
Passons commande…
L’avalanche continue à courir sur sa pente. Chaque semaine amène ses sales coups contre les chômeurs ou les familles, à l’encontre des fonctionnaires ou des smicards, pour menacer les retraités ou les malades. Quelquefois, le tollé de l’opinion suscite un pas de retrait du président, mais c’est bien une contre-réforme réactionnaire qui est à l’oeuvre. Les droits sociaux, civiques, des acquis de civilisation comme le droit à la santé, à une éducation de qualité, à un temps de repos après une vie de labeur, la notion même d’égalité dont la Révolution française fit son étendard sont dans le collimateur. Il faut débarrasser la route de la mondialisation capitaliste de tous les obstacles qui freinent la course au profit, estime la droite, et parmi eux toutes ces idées d’émancipation humaine qui, de 1936 à 1968, ont perturbé les nuits des puissants.
Le danger était déjà là quand, il y a un an, les électeurs s’apprêtaient à se rendre aux urnes. D’un côté Ségolène Royal évoquait vaguement et - elle le dira, sans y croire - une micro-augmentation du SMIC, chipotait sur les 35 heures et évoquait des désirs d’avenir dont on ne savait guère de quoi ils étaient faits, sinon de sérénades sous les fenêtres de François Bayrou. De l’autre, Nicolas Sarkozy maquillait son programme antisocial sous des références à Jaurès ou à Guy Môquet, proclamait son amour pour les ouvriers et les usines et assurait être le candidat du changement face à l’immobilisme. Le coup a marché. Mais si une partie de l’électorat populaire s’est laissé aspirer par le candidat de l’UMP, c’est que la gauche ne présentait pas une espérance assez haute pour drainer les énergies.
En dépit des succès aux élections municipales et cantonales, ce déficit n’a pas été comblé. La gauche peut sembler un contrepoids utile pour compenser localement certains effets des politiques de droite, mais ses bons sentiments ne suffisent pas pour assumer la conduite du pays, ont dit les électeurs lors des scrutins nationaux de 1995, 2002 et 2007. Le défi à relever est donc de taille et ceux des responsables socialistes qui croient résoudre le problème en imitant la stratégie italienne qui vient de conduire le Parti démocrate à la défaite, sur un champ de ruines de la gauche, conduiraient aux mêmes déconvenues en France. Le bipartisme serait une assurance de durée pour les politiques de droite et pour le sarkozysme. En Allemagne, la volonté de faire avaler des mesures brutales de rigueur aux salariés a poussé le Parti social-démocrate dans les bras de la droite et loin du coeur de l’électorat populaire. En Grande-Bretagne aussi, le « blairisme » se fissure.
La brutalité des chaos du capitalisme, la violence de sa crise qui fait resurgir le spectre de famines planétaires, les sévices qu’il fait subir à la planète, au risque même de la stériliser, impliquent d’autres ambitions que celle de la rustine, de l’écope ou du calfat. L’ambition du bien commun et de l’intérêt général doit s’imposer. Les réformes cosmétiques n’y suffiront pas. Le débat entre les différents projets doit parcourir la gauche française, sous peine de reproduire immanquablement les mêmes échecs. Les femmes ou les hommes qui se baptisent providentiels n’y changeront rien. Des confrontations indispensables pourront naître alors les coalitions ou les éventuelles reconfigurations des partis, si elles sont l’affaire des citoyens eux-mêmes. Les mécontentements que reflètent les études d’opinion ou les mobilisations sociales témoignent d’une résistance à des mesures inacceptables. Mais ces dernières sont contestées, c’est qu’elles ne sont pas jugées comme les seules et uniques solutions.
Confusément, le mot d’ordre de Rimbaud « changer la vie » est toujours d’actualité. Voilà ce pour quoi notre peuple peut passer commande.
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