Editorial par Jean-Paul Piérot
Unissez-vous !
M. Hortefeux a quelques soucis à se faire.
Les travailleurs immigrés dont il s’obstine à refuser la régularisation ne veulent plus raser les murs. Ils n’entendent pas être traités de clandestins alors qu’ils exercent honnêtement des métiers au service de la collectivité. Ils sont cuisiniers dans des établissements de restauration rapide où d’autres salariés déjeunent sur le pouce pendant la pause de midi, ou préparent des mets délicats des repas d’affaires avenue de la Grande-Armée. Et peut-être bien que, dans le restaurant du 10e arrondissement qu’ils occupent pacifiquement depuis hier, des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur ont déjà dégusté le cassoulet qu’ils leur avaient mitonné. Ces hommes et ces femmes, pour la plupart d’entre eux originaires de pays que la France a jadis colonisés, oeuvrent à la propreté de nos rues, de nos aéroports, nettoient linges et costumes hâtivement déposés au comptoir du pressing. On n’en finirait pas de dresser la liste des entreprises de services dans lesquelles ces travailleurs « sans papiers » sont employés pour de maigres salaires - sort qu’ils partagent avec la majorité des salariés - et contraints au silence et à la docilité, à la merci d’une rafle au sortir du métro, leur journée de travail achevée.
Non, ils ne veulent plus baisser les yeux à l’approche d’un uniforme, estimant à bon droit qu’ils ne devraient pas vivre la peur au ventre. Et pourtant, ils sont la proie désignée du ministre de « l’Identité nationale », dont la feuille de route fixée par le président de la République peut se résumer à peu de choses près au chiffre de vingt-cinq mille expulsions hors du territoire par an. La tâche n’exige pas de compétences particulières, à part une bonne dose d’inhumanité, direz-vous. Détrompez-vous, le ministre est capable de compassion. Certes, un jeune homme s’est noyé la semaine dernière pour échapper à une arrestation qui l’aurait conduit en centre de rétention, ultime étape avant le tarmac de l’aéroport. Mais, quelques jours plus tard, la radio nous annonçait que M. Hortefeux venait in extremis de délivrer un permis de séjour à une jeune femme soignée en France pour un cancer. Dans la France de Nicolas Sarkozy, des hommes et des femmes sont pourchassés, séparés de leurs amis, arrachés à un pays où ils veulent vivre dignement de leur travail, pour satisfaire les fantasmes xénophobes d’une partie de son électorat.
L’actuel hôte de l’Élysée s’était attaché pendant toute la campagne présidentielle à semer des ferments de division au sein de la population. « La France qui se lève tôt » contre celle des « assistés », les travailleurs du privé contre les fonctionnaires, entre Français et immigrés, . Diviser, diviser toujours pour parvenir au pouvoir, force est de constater, qu’il ne parvient comme il le souhaiterait à diviser pour régner. Ce n’est pas la première fois que des travailleurs sans papiers entrent dans la lutte pour leur dignité.
La CGT y a puissamment contribué. Des associations comme Droits devant !, des élus de gauche, des citoyens toujours plus nombreux les ont soutenus. De Buffalo Grill à la Grande-Armée, de Modelux à Paris Store, leur combat courageux a été plutôt populaire.
La forme spectaculaire de l’action engagée hier témoigne d’une nouvelle étape. Frappés sur le pouvoir d’achat et la protection sociale, les salariés, avec ou sans papiers, sont aujourd’hui portés à la solidarité. En France et en Europe. Avec les travailleurs grecs des chantiers navals de Saint-Nazaire. En Roumanie avec les métallos de Pitesti qui produisent la Logan pour Renault et les sidérurgistes du site ArcelorMittal de Galati. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », écrivait Karl Marx il y a déjà cent soixante ans en exergue du Manifeste… Beaucoup de choses ont changé depuis 1848, qui fut aussi, rappelons-le, l’année de l’abolition de l’esclavage, mais le besoin de s’unir, pour les salariés, reste la condition de leur force.
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