Égypte, le pain de la colère
Égypte, envoyé spécial.
Rue Tahrir, centre du Caire, une luxueuse limousine renverse un cycliste. Banal accident dans une ville où la vitesse est reine au point où traverser la rue relève de l’exploit ? Sauf que le cycliste transportait sur son porte-bagages une caisse en bois remplie de pains. Il se relève, aidé par des passants. Le chauffard est pris à partie par des hommes en colère lui reprochant vertement d’avoir voulu tuer un homme qui est allé chercher son pain loin de son quartier. Des policiers s’interposent. Pendant ce temps, le cycliste, aidé par des passants, ramasse son pain, y compris les galettes écrasées par les roues du véhicule.
C’était du pain subventionné - la galette « baladi » -, objet de la colère des Égyptiens et de toutes les tensions dont Mahala (à 120 km de la capitale égyptienne) a été le point culminant lors des grèves des usines textiles de la semaine dernière (lire notre édition du 10 avril).
dix galettes par personne maximum
Quartier des Mohandissine, loin du centre-ville, de l’autre côté du Nil, entre l’avenue de la Ligue-Arabe et ses luxueux immeubles, où les touristes des pays du Golfe viennent s’encanailler, et la rue du 26-Juillet, se nichent plusieurs cités déshéritées. Ici, la plupart des habitants portent la fameuse « galabia » - cette longue tunique couvrant tout le corps - et pratiquent tous les petits métiers. Le marché informel est roi. On vend de tout. Dans ce lieu déshérité mais assez propre, où la rumeur tient lieu d’information, les « frères » (islamistes) sont actifs. Grâce à leurs efficaces réseaux d’entraide sociale, ils pallient les défaillances de l’État. Ce dernier est pourtant présent, via le Croissant-Rouge et les points de vente de pain subventionné mis en place par l’armée.
Devant le Croissant-Rouge, plus d’une centaine de personnes attendent patiemment leur tour : pas plus de 10 galettes par personne. Le vendeur, Mohsen, connaît tous les gens du quartier : impossible de tricher. « Il y a une semaine, on se battait ici. El Hamdoulilah (Dieu merci), le plus dur est passé », dit-il. Par crainte que la crise du pain ne tourne à l’émeute comme en 1977, le président Moubarak a ordonné à l’armée, qui possède les plus grandes boulangeries du pays, de juguler la pénurie de pain subventionné.
Une vingtaine de boulangeries produisant 2 millions de galettes par jour distribuées par 500 points de vente ont permis d’apaiser quelque peu le climat. Comme les subventions débloquées à la hâte pour financer l’octroi de denrées de base, en direction des 15 et quelques millions d’Égyptiens détenteurs d’une carte d’approvisionnement.
En attendant, on guette dans les quartiers populaires la moindre information sur la disponibilité de cet aliment de base et on n’hésite pas à se rendre dès l’aube à l’autre bout de la ville, pour s’en procurer changeant plusieurs fois de moyen de transport - bus, mini-bus, métro ou… vélo, comme notre malheureux cycliste de la rue Tahrir.
« Pendant plus de deux semaines, je n’ai fait que courir. Et quand je n’y arrive pas, j’appelle une connaissance, un cousin, pour m’en procurer. Vous ne pouvez pas savoir ce que les enfants (elle en a deux - NDLR) avalent comme pain », avoue Amal, jeune infirmière.
Dans le quartier d’Imbaba, où immeubles résidentiels habités par des couches moyennes appauvries par la crise cohabitent avec des habitations populaires aux murs lézardés, des gens attendent depuis l’aube devant le point de vente. « Juste après la prière, on s’est précipités pour être les premiers servis », dit Ali, enseignant du secondaire. Avec un salaire de 200 livres (30 euros), il ne peut pas se payer ces pains de « luxe » disponibles dans certaines boulangeries-pâtisseries et dont le prix oscille entre 50 piastres et une livre (1). « C’est trop cher pour moi », dit-il sur un ton résigné. La galette « baladi » (subventionnée) ne coûte que 5 piastres.
Quand la pénurie a commencé, elle s’est vendue à 35 piastres au marché noir.
« avec ces hausses, on n’y arrive plus »
Saïd, lui, est fonctionnaire. Son salaire à peine supérieur à celui d’un enseignant - 300 livres - contraint ce père de famille de trois enfants à faire également la queue chaque matin pour acheter du pain subventionné. Et afin de boucler ses fins de mois difficiles, le soir, il donne des cours d’arabe et de rudiments de droit public aux jeunes préparant des concours d’entrée dans l’administration. « Ça permettait de tenir le coup. Mais, aujourd’hui, avec toutes ces augmentations, on n’y arrive plus. »
Même les médecins sont en colère. Au début du mois, plusieurs centaines d’entre eux travaillant dans le secteur public se sont réunis dans le centre du Caire réclamant des salaires de 1 000 livres par mois au lieu des 300 qu’ils touchent actuellement.
À cause de ces tensions - le pain subventionné disparaît au bout de quelques heures -, ceux qui travaillent arrivent en retard à leurs bureaux ou dans les collèges. Et il n’y a pas que le pain qui attise la colère des Égyptiens. Selon le directeur du Centre de la mobilisation et de la statistique (CAPMAS), le général Abou Bakr El Guendi, les prix des denrées de base ont augmenté de 48,5 % depuis le début de l’année. L’huile à elle seule a augmenté de plus de 45 %.
À l’origine de cette crise, il y a bien sûr les hausses de prix du blé et du lait sur le marché international, dont l’Égypte (80 millions d’habitants) est l’un des plus gros consommateurs. Et aussi cette accélération de la libéralisation de l’économie soutenue et encouragée par les institutions financières internationales. Les paysans ont été priés de pratiquer des cultures destinées à l’exportation afin d’améliorer la balance commerciale et financer la dette publique, et cette politique s’est traduite par un net recul de la culture du blé, autrefois principale récolte vivrière avec le riz. Et si la croissance était forte en 2006 et 2007 (7 %), la situation s’est fortement dégradée vers la fin de l’an dernier. « Ce n’est pas encore les sept plaies de l’Égypte, mais nous n’en sommes pas loin », résume avec humour un militant de Kefaya (Ça suffit), opposé au régime de Moubarak.
Hassane Zerrouky
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