Tribune libre - Article paru le 10 avril 2008 dans l'Humanité
68 votre mémoire au pouvoir
Mon Mai 68 à la SNECMA Suresnes
Jean-Louis Cailloux, Suresnes (Hauts-de-Seine).
J’ai commencé à travailler a la SNECMA suresnes en septembre 1963. En 1967, la SNECMA Suresnes avait vu son potentiel humain tomber de 1 200 salariés à environ 600 personnes en fixe. À partlr de 1967, la CGT est relancée par un nombre réduit de syndiqués de l’électronique et de l’atomique. Claude Roussin, Philippe Pierre, un ingénieur Legrand, Emmanuel Demarchi et moi-même étions bien peu expérimentés. J’étais adhérent de la CGT et du PCF depuis la tuerie de Charonne. Comme l’essentiel des cadres syndicaux avait été licencié, pour les uns, ou été muté à l’usine de Corbeil, hormis Étienne Lafourcade, adjoint au maire de Suresnes et député suppléant sauvé des licenciements par une intervention nationale, nous dûmes faire face.
Étienne, ce résistant communiste de la première heure, évadé du convoi qui le déportait vers un camp de concentration, sera pour nous un formidable mentor. Il fut de ceux qui nous firent aimer notre boîte, la nationalisation et la défense de l’aéronautique française. Rapidement, un noyau de nouveaux adhérents se constitua et il conduisit au débotté, en ne doutant de rien, de nombreuses actions qui furent déclenchées pour défendre les revendications des salariés.
Dans tout le pays, dans de nombreux secteurs d’activité, la grogne était perceptible.
D’importantes manifestations eurent lieu à Paris, l’intervention brutale des CRS et des forces de police contre les étudiants amenèrent une gigantesque protestation de la part des organisations syndicales de travailleurs, du Parti communiste et du Parti socialiste, concrétisée par un défilé monstre le 13 mai 1968.
Une à une, la plupart des entreprises se mettaient en grève, avec occupation des locaux.
À ELECMA, la CGT provoqua, le vendredi 17 mai à 15 heures, un rassemblement des salariés dans la cour de l’usine, au 22, quai Gallieni. À 17 heures, la grève avec occupation de l’usine pour le week-end était votée.
Le lundi suivant, le 20 mai, la grève avec occupation illimitée était à son tour votée.
À l’unanimité pour le personnel ouvrier, à la très grande majorité pour les techniciens, les ingénieurs et cadres se prononçaient pour une grève reconductible chaque jour.
Les ouvriers étaient minoritaires dans l’usine, mais les syndiqués CGT voulaient très majoritairement occuper l’usine.
Étienne Lafourcade, qui était chaudronnier, proposa une démarche : nous convoquons tout le personnel, mais on fera voter par collège, les ouvriers votants en premier.
Cela a marché et l’occupation s’est maintenue jusqu’au bout avec la participation de toutes les catégories.
L’occupation des entreprises fut alors considérée comme la manifestation la plus forte du mécontentement des salariés.
Elle fut possible et fut amenée par les luttes incessantes qui avaient précédé, durant I’année 1967. L’augmentation minimum des salaires était de 10 % à la SNECMA pour les salaires autres que le SMIC qui était revalorisé de 35 %. Nous obtenions une réduction payée d’une demi-heure du temps de travail et la reconnaissance de la section syndicale et du délégué syndical.
II fallut encore batailler pour obtenir le paiement du maximum de jours de grève. C’est ainsi que 45 % des jours de grève furent payés à ELECMA, un des derniers bastions nationaux dans la grève, la reprise du travail ne s’effectuant qu’après un vote le mardi 18 juin.
Il y a naturellement beaucoup à raconter sur le déroulement de ce mois de grève.Les gens de l’usine se sont rapidement révélés plein d’initiatives. Des drapeaux rouges, surgis d’on ne sait où, flottent rapidement sur les grandes cheminées en béton des souffleries d’essais qui dominent la ville. Dès le lundi, les gars de l’entretien, sous l’impulsion d’un communiste (Goujon), construisent à chaque porte de l’usine deux sortes de tours, d’où la garde va pouvoir surveiller le quai et les rues. Ces tours étaient équipées de lances à incendie et l’une d’elles servira en remplissant une voiture de membres de l’UNR (ancêtre du RPR et de l’UMP) qui, par provocation, passait devant l’usine. Cette voiture fit une formidable embardée sur le quai.
Le déroulement du mouvement, son unité furent solides dans la boîte. Nous n’avons pas eu à souffrir de la surenchère des organisations gauchistes. J’étais, à l’époque, un jeune et nouveau membre du comité fédéral du PCF des Hauts-de-Seine. Avec Nanterre, nous étions en première ligne. Ainsi, un de mes camarades de chez Renault, le camarade Bernardini, venu aider l’UEC de l’université, était attaqué à la barre de fer. Il eut le crâne fracturé. Dans l’émotion, je me souviens avoir proposé devant le comité fédéral de réunir les militants politiques et syndicaux et d’inviter la population à une expédition punitive. Heureusement, je ne fus pas écouté. Mais c’est dire le climat. L’occupation a été un grand moment de fraternité et de solidarité dans l’usine.Tous les jours se succédaient des réunions de la CGT, qui donnaient le ton à la réunion du comité de grève. Ce ne fut pas sans poser de problème avec quelques syndiqués qui ne comprenaient pas la nécessité de cette double structure et préféraient le seul comité de grève. Mais il faut dire que la situation mouvementée sur le terrain syndical et politique nécessitait ces moments d’information et de réflexion. Pour moi, s’ajoutaient les réunions de l’UL et de la section du PCF ainsi que de la cellule de la boîte. Il faut dire que tous les jours il y avait des tracts syndicaux et presque aussi nombreux des tracts du PCF. Célibataire, je ne dormais pas chez moi, mais à l’usine.
Nous avons tenté d’aider les travailleurs de chez UNIC à occuper leur entreprise. Cette usine était sous la coupe d’un syndicat CFT mis en place par la direction SIMCA. Voyant que nous allions réussir avec le petit noyau CGT de la boîte, la direction préféra déclarer une fermeture lock-out et la fit occuper par les sbires de la CFT et la maîtrise. Il y avait les manifestations locales à organiser. Elles furent nombreuses, car à cette époque les quais de Puteaux, Suresnes et Saint-Cloud étaient une puissante zone industrielle.
D’autres missions prirent des allures commandos. Une de nos délégués du câblage, Nicole Swezuck, se trouvait dans une clinique au moment de Mmai. Du fait de la grève générale, rien ne fonctionnait et Nicole ne pouvait pas payer la facture de son hospitalisation. Le directeur de la clinique, assez gonflé, la retenait donc prisonnière. Nous recevons le message et, avec les jeunes copains de l’atelier de la division atomique, nous montons une opération de libération de Nicole. Quatre gars avec brassard, une voiture avec drapeaux, se pointent dans la cour de la clinique, montent chez le directeur, lui brandissent une lettre de mission. Médusé, celui-ci les laisse nous ramener Nicole.
Pour le reste, le personnel du restaurant arriva à assurer l’intendance. Des denrées alimentaires furent distribuées pour les familles par le CE. L’UL, je ne sais par quel biais, réussit à avoir un camion de poulets et, un jour, je vis arriver Robert Darnis, délégué CGT à l’aérospatiale Suresnes, avec son chargement à distribuer d’urgence. Ce qui fut fait. Nous avons même assuré l’approvisionnement en essence du personnel en puisant dans la citerne de l’usine, en établissant des bons avec dates et volumes.
Après l’accord, dans les entreprises, l’action se poursuivit pour l’application intégrale du « constat de Grenelle » (constat et non-accord) relatant les points acquis. Je me souviens que des membres du personnel de la SNECMA étaient réunis dans la cour de l’usine au moment du discours de retour de De Gaulle. Un silence s’installa dans la cour, chacun mesurant la teneur de l’allocution et les menaces. Je pris la parole, pour souligner que De Gaulle devait répondre aux revendications et rejetais la menace. Mais j’ai pu mesurer que le doute persistait aux réactions des salariés présents et les salariés de droite, pourtant en grève, se mobilisaient sur un autre créneau.
La fin de la grève générale, la fin de l’occupation des usines, les élections législatives qui suivirent en juin 1968 et qui virent le recul de la gauche et la victoire de la droite montrèrent que les choses n’etaient pas simples. Dans les années qui suivent 1968, le gouvernement et le patronat tentent de reprendre les avantages concédés cette année-Ià.
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