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Pourquoi la guerre froide est une bien vieille histoire ?
Que reste-t-il de notre victoire ? Russie-Occident : le malentendu, de Natalia Narotchnitskaïa, traduit du russe par Jacques Imbert, préface de François-Xavier Coquin, postface de Jacques Sapir. Éditions des Syrtes, 2008, 144 pages, 20 euros.
Historienne, docteur ès lettres, nationaliste affichée, l’auteure de cet ouvrage déroutant sacralise la patrie russe orthodoxe et professe l’horreur de toute révolution - le crime majeur de celle de 1917 étant d’avoir liquidé les couches sociales dépositaires de l’héritage national et religieux russe. C’est dire que ses propos ne sont pas sereins…
La thèse centrale mérite pourtant attention : pour l’auteure, l’Occident n’a jamais eu d’autre objectif envers la Russie que la volonté de l’isoler, d’empêcher son accès à la mer (Noire et Baltique), de la refouler vers l’est, notamment par une « zone tampon entre Teutons et Slaves ». Traversant les siècles, cette donnée géopolitique majeure culmine avec le système de Versailles, qui consacre en 1919 la liquidation de l’empire russe opérée par Lénine, d’où l’indulgence ( ?) de l’Occident pour celui-ci.
Dans ce contexte, Staline (dont l’ampleur des purges est singulièrement minimisée) est le grand restaurateur, car dès les années 1930, il abandonne léninisme et « lutte interne des classes » pour construire le patriotisme soviétique, puis déjoue avec le pacte germano-soviétique les plans occidentaux d’affrontement solitaire de l’Allemagne nazie et de l’URSS - qui, affirme l’auteure en s’appuyant sur les archives des services soviétiques, n’avait en fait pas d’autre choix pour sa survie. D’ailleurs, rappelle-t-elle, l’histoire contemporaine ne manque pas d’autres exemples de cynisme diplomatique… Dernier grand mérite de Staline, la victoire de l’Armée rouge rend inévitable la reconnaissance de l’espace géopolitique russe : les accords de Yalta et de Potsdam consacrent le retour aux « acquis de Pierre le Grand », un peu plus même avec Kaliningrad.
Là gît pour l’auteure l’essence de la guerre froide, dont l’unique objet, sous couvert de lutte des démocraties contre le communisme, est géopolitique, dans un monde dominé par les intérêts états-uniens : d’où la diabolisation du pacte germano-soviétique de 1939 alors que Munich est la véritable cause de la guerre, la contestation des seuls acquis territoriaux russes, l’assimilation « antiscientifique » du nazisme et du communisme, la victimisation des populations de l’Est européen dans l’orbite de l’URSS, qui sans celle-ci auraient pourtant été esclaves du Reich. De ce point de vue, la chute de l’URSS est un drame, car elle permet la revanche géopolitique de l’Occident : rejetée vers l’Asie, la Russie est chassée de l’Europe de l’Est, les États tampons ressuscités adhérent à l’OTAN, les sécessions (Ukraine, Géorgie) sont encouragées sinon provoquées, les accès à la Méditerranée verrouillés, les Balkans émiettés, le tout favorisé par les élites russes pro-occidentales.
Cette vision purement géopolitique est très restrictive : elle ignore les peuples, légitime abusivement les frontières « historiques ». Mais la préface et la postface de l’ouvrage, qui notent les nombreuses outrances de l’auteure, pointent un problème qui permet de comprendre les réactions nationalistes russes et qui reste actuel, les Russes revenant sur la scène internationale : l’opiniâtreté de l’Occident à reléguer la Russie hors de l’Europe. Un complot historique ? Cette approche est limitative : Jacques Sapir, épinglant les féroces concurrences, à l’Ouest, pour l’éventuel partage du gâteau après la chute de l’URSS, montre l’importance du conjoncturel. L’avenir est-il dans la collaboration de la Russie et de l’Europe ? Question ouverte, qui ne dépend évidemment pas d’un seul partenaire.
Roger Bourderon, historien
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