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Tribune libre - Article paru le 13 mars 2008 dans l'Humanité
 

tribune libre

Pour une nouvelle stratégie industrielle et économique

Par Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire de la CGT

C’est une vraie vision nouvelle du problème de l’investissement qu’apportent le rapport et l’avis présentés cette semaine au Conseil économique et social par Nasser Mansouri-Guilani. Tout le monde connaît la fameuse phrase de l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt : « Les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain. »

Tout le monde aussi connaît le résultat :

des profits qui ont littéralement explosé, des investissements qui sont demeurés insuffisants et un emploi qui s’est fortement précarisé. Le tout débouchant sur une longue période de croissance ralentie, une stagnation du pouvoir d’achat et un décrochage de l’Europe dans la mondialisation.

Le mérite du travail du rapporteur est de poser le problème de sous-investissement à partir de considérations nouvelles. Je retiens pour ma part trois réflexions, à mes yeux essentielles.

Tout d’abord, le rapport met en exergue l’élargissement et la transformation du concept d’investissement lui-même.

À l’heure de la révolution informationnelle, l’investissement ne se réduit pas aux dépenses des entreprises pour les machines et les bâtiments. Il doit intégrer toutes les dépenses immatérielles destinées à relever l’efficacité productive, c’est-à-dire l’investissement en nouvelles technologies, en recherche, en développement, en formation… Il doit intégrer des dépenses privées mais aussi publiques. Le bilan de cette prise en compte est une situation encore plus défavorable pour la France relativement à ses partenaires : si la France devance le Royaume-Uni et l’Allemagne, elle est derrière l’Espagne, l’Italie, la Suède, la Belgique et est devancée désormais par des pays émergents.

Ensuite, Nasser Mansouri-Guilani précise l’incompatibilité entre le développement de l’investissement et les niveaux de rentabilité financière actuellement exigés. Il n’y a dès lors pas besoin d’aller bien loin pour trouver l’origine des délocalisations d’activités et de l’affaiblissement du tissu industriel. Quand l’écart se creuse entre le taux de croissance de l’économie et le taux de rentabilité des capitaux, et quand cela se double d’un décalage entre l’horizon de l’investissement et la tyrannie du court terme imposée par les capitaux, il ne faut pas s’étonner de voir se creuser le fossé entre l’industrie qui exige beaucoup d’investissement sur le moyen long terme et les autres activités économiques.

Enfin, le rapport insiste sur le lien entre investissement et relations sociales. Répondre aux besoins, ce qui est la finalité de l’activité économique, suppose d’améliorer la capacité d’offre de l’économie nationale, donc d’accroître l’investissement et l’efficacité du système productif. Il n’y a pas vraiment débat sur ce point. Par contre, le mérite de Nasser Mansouri-Guilani est de souligner combien le développement des technologies exige que ceux qui les conçoivent, que ceux qui les mettent en oeuvre soient étroitement associés aux évolutions, aux processus de modernisation et aux choix stratégiques. Le débat sur la démocratie sociale, et son volet des droits d’intervention des salariés dans l’entreprise, prend dès lors un véritable sens.

Ce sont ces trois réflexions qui contribuent à forger une conception modernisée de l’investissement productif reliant à nouveau les dimensions techniques et technologiques, les questions de financement et la dimension sociale.

Les vingt-trois propositions formulées dans l’avis n’ont pas pour objectif de changer du jour au lendemain comme d’un coup de baguette magique une réalité qui s’ancre dans des décennies de choix publics et d’orientation des gestions des firmes. Mais elles visent prioritairement à donner aux salariés, comme aux citoyens et à leurs représentants, des outils d’intervention nouveaux.

C’est le cas pour toutes les préconisations visant le système statistique aujourd’hui insuffisant en matière d’appréhension de l’investissement, que ce soit dans les filières et dans les territoires ou même globalement dans la comptabilité nationale. Ca aussi le cas en matière de droits d’intervention dans les entreprises, de concertation au plan territorial et national sur les projets de développement, ou d’application des normes comptables.

Les orientations proposées dans plusieurs autres domaines sont tout aussi essentielles : en matière de formation, avec l’objectif de réduire les inégalités sociales d’accès ; en matière de recherche, en clarifiant les responsabilités publiques et celles des firmes ; en matière d’aides publiques, notamment en appelant à combattre les effets d’aubaine qui risquent de se développer ; en matière de financement, en esquissant la place nouvelle que doivent occuper les banques dans la couverture des besoins de développement des entreprises.

La France a eu par le passé une stratégie de développement économique et industriel défendue jusqu’au plus niveau de l’État.

C’est le mérite d’un économiste en responsabilité dans le mouvement syndical de rappeler le besoin d’une telle politique et d’en préciser le contenu. Puissent ce rapport et cet avis donner lieu à un large débat au-delà de la sphère des spécialistes.

Ce n’est pas le moindre mérite de Nasser Mansouri-Guilani d’avoir écrit cette somme de plus de trois cents pages avec un réel souci pédagogique.

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Tag(s) : #Economie
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