La chronique de Cynthia Fleury
La fracture du désir
Pressé de vérifier sa popularité à la merci même de la foule, arpentant les allées du Salon de l’agriculture en quête d’êtres désirants désireux de lui, le chef de l’État a fini par lâcher un éminent : « Casse-toi alors, pauv’ con, va ! » L’hyperprésident s’est révélé de nouveau hypoprésident : là où la fonction devrait l’obliger à servir et permettre, il se sert et se permet, et l’action politique vient mourir de sa dernière érosion. Erreur stratégique ou incapacité intellectuelle que celle de nos dirigeants des vieilles démocraties qui pensent pouvoir substituer à l’ordre symbolique l’ordre imaginaire… Le premier permet au politique de s’incarner et de résister au réel. Et il n’a rien à craindre de l’échec, l’ordre symbolique étant sans doute le seul durable. Le second est, quant à lui, purement fantasmatique et toute frustration le disloque. Alors, quand les citoyens réduits en individus désireux ne désirent plus la même chose que le chef, la fracture sociale se trouve plus abyssale encore et la fracture du désir commence. Dieu, puisqu’Il est de mise en ces temps délaïcisés, seul sait où cela va nous mener. Une action historique n’ayant lieu deux fois qu’en se parodiant, gare tout de même à la version pastichée de l’assassinat kennedyen.
Dans son ouvrage paru aux éditions Armand Colin (1), Éric Maigret, professeur de sociologie des médias à l’université de Paris-III, revient sur cette hyperprésidence française émergeant d’autant plus que l’hypostase politique se dilue et que se substitue à l’idée même d’un citoyen électeur celle de « public(s) ». Le sarkozysme est, en effet, « un signe ambigu du rétrécissement hexagonal ». S’appuyant sur les travaux de John Dewey et de Nancy Fraser, il rappelle que la « démocratie des publics » n’est que l’envers d’une crise plus fondamentale de la représentation, la scène médiatique n’étant en effet qu’une « resacralisation très momentanée » de la représentation, avec, à terme, le prix même de sa disparition. Le sociologue souligne ainsi la « mutation progressive de nos démocraties d’un modèle politique représentatif - on vote et on fait confiance - à un modèle où l’implication des individus et des groupes se veut première, décisive, sinon ininterrompue - le pouvoir est en permanence élaboré et contesté dans la forge de la communication ».
À quoi sert d’ailleurs le jogging du président si ce n’est pour nous illusionner sur son efficacité ?
Et dans cette ère-là, les individus deviennent leurs propres « médias ». Au sujet du chef de l’État, « il n’est pas seulement bon dans les médias, souligne Éric Maigret, il est devenu un média à lui tout seul, qui plus est un média grand public ».
Il n’est en aucun cas précurseur. Comment le pourrait-il d’ailleurs !? Inventer nécessite le retour dans le champ politique et raisonnable. « Il a fait son Tony Blair, poursuit l’auteur. Il a développé des techniques empruntées aux médias de divertissement comme l’humour, la proximité avec les journalistes, critiqués et choyés, ou la recherche du scandale qui, depuis une dizaine d’années, renforce la notoriété au lieu de détruire les carrières - effet surprenant du nouveau régime de médiatisation, celui de la visibilité indispensable. »
Ce populisme d’un genre nouveau, médiaculturel, n’est pas sans nous alerter. Des médias, il a la liquidité. Du culturel, il a l’autoritarisme, même si celui-ci veut séduire. Quant aux médias de divertissement, il y a puisé tous ses fondamentaux. « Sarkozy est devenu avec constance et résolution (…) un signifiant flottant, un support laissé libre à l’interprétation, plus ou moins différent suivant les moments, les lieux et les supports dans lesquels il apparaît, et suivant les esprits qui le reçoivent. » En somme de la représentation politique à la dissémination de ses propres représentations. Reste que pour assumer des identités plurielles, la cohérence d’un moi est nécessaire. Or tout ego qu’il est, il n’est pas sûr que Sarkozy sache qui il est. D’autant qu’il est « d’abord guidé par une absorption de ce qui lui semble être la France, par le biais des études quantitatives et qualitatives qui l’inspirent, et par le mouvement de sa personne qui suit ». Quand la plasmacité remplace la subjectivité…
Deux nouvelles dynamiques entropiques sont ainsi mobilisées : « l’indécidabilité et la performativité ». Plus le référent est absent, plus l’enflure présidentielle grossit. Degré zéro de la contradiction, sa polémique empêche le débat. Quant à la performativité, elle a trouvé performativité plus forte, celle du silence et des caisses, vides, de la République.
(1) L’Hyperprésident, d’Éric Maigret. Éditions Armand Colin, 2008.
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