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Tribune libre - Article paru le 5 mars 2008

idées

La langue au filtre du fantasme identitaire

Cécile Canut montre l’ancrage raciste des discours politiques qui exaltent aujourd’hui les qualités du bon langage.

Une langue sans qualité, par Cécile Canut.

Éditions Lambert-Lucas, 2007, 146 pages, 18 euros.

L’ouvrage de Cécile Canut, bref mais dense, est d’abord un rappel de l’ouverture du langage tel qu’il fonctionne effectivement dans le dialogue avec l’autre comme différent. En même temps, il développe une polémique vive contre toutes les représentations d’un objet unique qui s’appellerait « la langue ». Cette croyance en l’unité de la « langue » s’associant au renvoi à l’unité d’un peuple  et à celle d’une culture. Et cette erreur théorique à la fois soutient et s’appuie sur toutes les violences « ethniques » que nous connaissons.

L’auteure part d’une réflexion générale sur la double ouverture de la parole des uns sur la parole des autres :

il y a des formes multiples de reprises qui font qu’on ne sait jamais tout à fait qui parle par notre bouche, non plus que nous ne pouvons savoir sur quelles réponses ouvre notre parole. Et chacun, heureusement, peut plus ou moins recevoir un discours qu’il ne saurait tenir lui-même. Toute parole suppose qu’il y ait avec l’autre « de la communauté » et « de la différence » pas forcément assignables.

L’auteure décortique les multiples fantasmes de l’unité : la langue origine, la langue pure, la langue de la race et la langue civilisée, mais aussi « l’oralité » ou « la langue maternelle ».

À ces unités fantasmatiques s’oppose le constat de la complexité que manifeste toute enquête sur l’hétérogénéité des groupes et la diversité des usages du langage, tout comme la multi-appartenance de chacun. Ce qui nous rappelle que nous ne pouvons ni ne devons prendre le « monolinguisme » comme le modèle par rapport auquel le polylinguisme serait une sorte de déviation, un risque de pathologie potentielle.

Le paradoxe est que ce culte de l’unité a d’abord été développé au nom des langues dominantes, le français en particulier, mais qu’on va retrouver des attitudes semblables lorsque s’émancipent des « langues soumises », lorsqu’on voudra isoler par exemple un « vrai breton » et décider de ce qu’on doit enseigner. Et on sait le sentiment de culpabilité ou d’infériorité de ceux qui se sentent « mélanger » les langues, « mal parler », alors que la possibilité même de ce mélange pourrait être valorisée comme preuve de la capacité du langage à s’ouvrir sur des régimes inattendus. Nous n’avons pas à choisir  entre l’affirmation de l’unité de l’espèce humaine ou, au contraire, le seul éloge des différences : il s’agit de trouver l’unité à travers les diversités et non par référence à un modèle a priori.

Comme dans tout livre dense, le compte rendu ne peut rendre compte de ce qui compte le plus, la richesse des descriptions et des aperçus. Il ne peut qu’inciter à le lire.

Frédéric François, linguiste

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Tag(s) : #CULTURE
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