L’Humanité des débats
Les Africains ne doivent rien attendre de la France
Par Demba Moussa Dembele, économiste, Forum africain des alternatives, Dakar, Sénégal.
Si rupture il y a, elle est dans le fait que jamais les intérêts économiques de la France n’ont été mis en avant d’une manière aussi ostentatoire. C’est ce que signifie le choix par Nicolas Sarkozy de l’Afrique du Sud comme destination de son deuxième voyage sur le continent.
En Afrique, comme on l’a vu d’ailleurs faire en Chine ou en Russie, Sarkozy se positionne comme le président qui veut avant tout promouvoir les intérêts économiques de la France. Avec une délégation composée en majorité d’hommes d’affaires, le président français est venu en Afrique du Sud parler de ventes de centrales nucléaires, de ventes d’armes. Mais il ne faut pas oublier non plus que Thabo Mbeki (le président sud-africain) est le seul chef d’État, et même le seul Africain, à avoir réagi de manière positive au discours de Sarkozy à Dakar. En raison de la nature des relations de la France et de l’Afrique du Sud, Mbeki semble ne pas comprendre ce que nous ressentons en Afrique francophone. Pour nous, c’est la continuité qui domine. La politique de Sarkozy dans nos pays, notamment en Afrique de l’Ouest, vise à renforcer la mainmise des groupes français sur les économies africaines et il est utile de rappeler ses liens avec Bolloré, une entité très présente en Afrique de l’Ouest. Dans le « pré carré », les groupes français continuent de dominer à plus de 70 % et nous ne voyons pas encore une concurrence qui pourrait naître de la présence de la Chine, l’Inde ou le Brésil. C’est la même logique qui domine en ce qui concerne les accords de partenariat économique (APE - accords de libre-échange entre les pays d’Afrique, du Pacifique, des Caraïbes et l’UE) qui vont faciliter l’implantation des firmes françaises. Sarkozy use d’un double discours. D’un côté, il dit comprendre les Africains, de l’autre, il n’utilise pas l’influence de la France sur la Commission européenne pour la convaincre d’écouter ce que les peuples Africains et leurs dirigeants proposent à la place des APE.
La continuité domine aussi en matière de droits humains. L’escale au Tchad en est le symbole. C’est uniquement parce que l’opinion publique internationale s’inquiète de la disparition d’opposants politiques que Sarkozy a été à N’Djamena pour exiger de Déby qu’il mette en place une commission d’enquête internationale pour faire la lumière sur ces disparitions. Il s’agit en réalité, tant pour la France que pour le président Déby, de se dédouaner. Tout le monde peut ainsi sauver les meubles car, en fin de compte, Sarkozy est complice de ces disparitions puisqu’il a sauvé un dictateur qui était entrain d’être éjecté du pouvoir. La même attitude et la même continuité ont dominé les affaires impliquant Bongo et Sassou Nguesso (présidents du Gabon et du Congo-Brazzaville). On a pu voir récemment comment des ONG, qui avaient porté plainte en France contre ces deux présidents accusés d’avoir détourné des millions et de les avoir placés en France, ont été déboutées.
L’autre nouveauté, c’est sans doute l’arrogance et la provocation dont fait preuve Sarkozy. On l’a bien vu lors du discours prononcé à Dakar, Sarkozy se présente comme le chef d’une droite décomplexée, qui ne demande pardon à personne, et qui pense que la colonisation a eu des aspects positifs. Mais c’est peut-être une bonne chose. Avec les discours mielleux de Chirac, qui se présentait comme l’ami des Africains, beaucoup ont cru que la France avait changé. Avec Sarkozy, il devient clair que les Africains ne doivent rien attendre de la France parce que celle-ci n’a pas d’autre souci que ses propres intérêts. C’est la fin d’une hypocrisie.
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)