tribune libre
Les défis agricoles
Gérard Le Puill
Cinq auteurs d’ouvrages consacrés aux défis que doit relever l’agriculture pour nourrir neuf milliards d’êtres humains dans les prochaines décennies échangeaient leurs arguments, avant-hier, au Salon de l’agriculture. Il y avait là deux paysans, Jacques Maret et Christian Pèes, deux chercheurs, Pierre Feuillet et Michel Griffon. Le cinquième, Bruno Parmentier, ingénieur des mines de formation, dirige une école d’ingénieurs en agriculture. Il est le lauréat du prix Terra patronné par l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture pour l’ouvrage Nourrir l’humanité (1) dont l’Humanité du 22 février soulignait qu’il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation accessible à tout un chacun sur les enjeux alimentaires mondiaux. Les autres débatteurs avaient également été présélectionnés pour ce prix.
Au cours du débat, Bruno Parmentier insiste sur le fait que la France a encore « pratiquement la plus belle agriculture du
monde », avec un modèle à la fois « solidaire et individuel » grâce aux coopératives et aux exploitations familiales. Christian Pèes met en garde les décideurs politiques et les
autorités européennes contre l’évolution de la politique agricole commune, « qui ressemble trop à un abandon de la production dans beaucoup de
régions ». Michel Griffon indique que la rareté de la terre, de l’eau, de l’énergie, à l’horizon de 2050, « risque de favoriser la hausse des prix agricoles alimentaires sur une
tendance de très long terme. Or un habitant sur sept ne mange pas à sa faim et les trois milliards d’habitants de plus que comptera la planète dans moins
de cinquante ans seront dans les pays en développement. S’il y a rareté et prix élevés, cela touchera en premier lieu les populations les plus pauvres, a-t-il
prévenu.
Jacques Maret plaide pour la relocalisation des productions agricoles, le retour aux bonnes pratiques
agronomiques et la réduction des transports, avant de souligner que la montée en charge des productions d’agrocarburants à travers le monde « va
grandement contribuer à faire monter les prix alimentaires ».
Pierre Feuillet relève que les populations les plus pauvres des pays riches seraient aussi plus touchées que la moyenne par ces
hausses de prix, en notant qu’en France les ménages très modestes consacrent souvent 30 % de leurs ressources à l’alimentation, alors que la moyenne
est d’environ 15 %. Répondant à plusieurs questions du public sur l’effacement des décideurs politiques au profit de technostructures comme l’Organisation mondiale du commerce ou la Commission européenne, les intervenants
développent des arguments convergents.
Pour Bruno Parmentier, « les décideurs politiques vont être contraints de reprendre la main pour réinventer des politiques agricoles de A à
Z ».
Christian Pèes cite d’anciennes conversations avec le commissaire européen au Commerce Pascal Lamy, devenu, depuis, directeur de l’OMC. Lamy qui lui
disait alors : « Je suis d’accord avec vos critiques, mais je fais ce que me demandent mes patrons de l’Union européenne. »
Et Christian Pèes d’en conclure : « Dans ce grand marchandage mondial qu’est la négociation de l’OMC, l’Europe avance le poitrail découvert et
fait semblant de croire qu’il suffit que le marché fonctionne pour que tout marche bien sur la planète alimentaire. Or même le Brésil introduit
de la régulation et aide ses producteurs de soja à passer des caps difficiles. »
Bien que les débatteurs n’aient pas pris l’initiative de mettre le sujet en exergue, ce débat montre combien l’effacement de nos politiques à propos des dossiers agricoles et alimentaires est déjà très lourd de dangers pour les années à venir.
(1) Éditions La Découverte.
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