Nicolas Philibert : « Il faut défendre un cinéma qui nous grandit »
« De par mon parcours personnel, j’ai toujours été extrêmement sensible à tout ce qui concerne l’action culturelle. J’ai baigné dedans grâce à mon père, dont je me souviens qu’il s’est battu, avec d’autres, pour qu’existe à Grenoble une maison de la culture dans les années 1960, à l’époque où cette ville était un désert culturel. Au cours de mon adolescence, j’ai pu assister à ces combats menés pour que la culture ne soit pas réservée aux Parisiens ou aux bourgeois. Depuis quelque trente années que je fais des films, le fait de les accompagner, d’aller à la rencontre des spectateurs, est une pratique permanente. À mon sens, un film n’est pas un produit. C’est une occasion de rencontrer des gens. C’est également ce qui fonde mon cinéma, et cela ne concerne pas seulement la fabrication du film lui-même. Le plus récent, Retour en Normandie, n’a pas obtenu énormément d’entrées, mais il a circulé dans nombre de petites salles, notamment en Basse-Normandie à l’aide du travail de l’association Macao. Les gens qui font partie du film avaient à coeur de rencontrer les spectateurs, d’échanger avec eux. Ils ont, comme moi, porté le film. Des films comme les miens, que le marché aurait tendance à broyer, ont besoin d’exister sur une certaine durée. Or le travail sur la durée est accompli par ces "acteurs culturels", personnes et associations, qui quadrillent le territoire français. Ils se livrent à un travail de terrain exigeant en termes d’invention, d’obstination, un travail constant qui exige au fil du temps de s’adapter aux changements de la société. Ils s’attachent avec foi, énergie et conviction à défendre un cinéma qui nous grandit. On entend aujourd’hui un discours gouvernemental qui nous explique que l’éducation artistique va être "sanctuarisée". On nous parle de "politique de civilisation". On envisage de supprimer la publicité dans l’audiovisuel public afin, dixit notre président, "de desserrer l’étau de l’Audimat". Il faudrait donc "contrebalancer les lois du marché" et, en même temps, on fragilise ceux qui s’emploient à la vie culturelle. Nous avons la chance, en France, de bénéficier de cette exception culturelle que cinéastes et cinéphiles du monde entier nous envient. Là, nous serions prêts à la détruire, sans même que s’exercent les pressions de l’Europe comme cela a été le cas. »
Propos recueillis par D. W.
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