enquête
Les « kiranas stores » face aux géants de la distribution
Envoyée spéciale.
On les trouve partout, dans la moindre parcelle de ruelles, les « kiranas stores » (les petites boutiques), ces échoppes familiales qui sentent bon les épices et la poussière et débordent de marchandises hétéroclites. On y trouve tout ou presque du riz au savon, des piles aux légumes. Elles sont douze millions en Inde, partie prenante du tissu social en ville ou à la campagne.
Avec les vendeurs ambulants, les colporteurs, ce sont des dizaines de millions de personnes qui dépendent de ce commerce informel et se sentent menacées par les ambitions des grandes chaînes. L’ensemble représente 96 % de la distribution en Inde mais les grands groupes locaux et multinationaux rêvent d’implanter des grandes surfaces et d’introduire des modes de consommation occidentalisés au prétexte que les 9 % de croissance ont garni le portefeuille de la fameuse « classe moyenne ».
Les grands industriels indiens ont été les premiers à s’intéresser au domaine. Les premiers supermarchés de quartier ont ouvert leurs portes à Bangalore, Hyderabad, Nodia là où se développent les villes nouvelles et leur technologie.
Des lois existent empêchant les distributeurs d’acquérir des terrains. Le gouvernement souhaiterait les abroger. Mais le petit commerce indien ne l’entend pas ainsi. Jusqu’ici, seules les entreprises étrangères monomarque ont été autorisées à implanter des magasins de détail.
Les acteurs multimarques peuvent implanter des magasins de gros. C’est ce que Métro fait depuis 2003 et le joint-venture Wal-Mart -Bharti va bientôt ouvrir des commerces semblables. Tesco et Carrefour ne sont pas parvenus à trouver des partenaires locaux et ont pour le moment remisé leurs projets d’implantation au placard. Il faut dire que la contestation a été à la hauteur. Ce qui avait débuté comme une protestation uniquement dirigée contre l’implantation des firmes internationales s’est transformé en une farouche opposition à l’ensemble de la grande distribution, entreprises indiennes comprises.
Au cours de ces deux derniers mois, des manifestations contre Reliance ont eu lieu dans les États indiens du Bengale, d’Orissa, de l’Uttar Pradesh et du Kerala. En septembre dernier, le gouvernement a fermé des magasins Reliance, et l’État du Bengale a pris des mesures similaires. La société compte quatre magasins dans la banlieue est de Mumbai, mais a décidé de mettre en stand-by son développement dans la ville afin d’éviter une plus grande agitation.
Tous ces géants de la distribution déferlent avec une puissance financière qui joue comme un rouleau compresseur. Ils sont capables de faire face à des pertes énormes et immédiates en attendant de rentabiliser. Arun, petit épicier de Delhi, se souvient ainsi de l’arrivée de Coca-Cola et Pepsi. « Au début, ils distribuaient gratuitement les sodas pour créer le marché. Ils ont perdu beaucoup d’argent. Mais par la suite ils ont vendu plus cher que les sodas locaux. »
« Non seulement des millions de gens vont perdre leur travail qui est leur seul moyen de survie, redoute Ardhendu Dakshi, de la centrale syndicale CITU, mais l’ouverture des grandes surfaces va intensifier la stratification de la société. » Les plus aisés iront dans ces grandes surfaces et les plus pauvres sur les marchés et les petites épiceries de qualité médiocre et dont les autorités ont négligé la modernisation. La perspective des élections l’an prochain a amené le gouvernement à la prudence face à l’ampleur de l’opposition et du problème et n’a pas donné son accord à l’introduction des multinationales.
D. B.
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