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Société - Article paru le 4 février 2008 dans l'humanité

C’est ainsi que les profs vivent

Éducation . Le rapport Pochard sur le métier d’enseignant est remis aujourd’hui. Rencontre avec deux professeurs qui disent leurs difficultés, leurs attentes, leur bonheur de transmettre.

Vingt ans séparent leurs premiers pas en lisière des tableaux noirs, devenus blancs au fil du temps. Claudette, prof d’anglais, la cinquantaine animée, a débuté en 1982, en collège, à Paris. Elle enseigne à présent au lycée Van-Gogh, à Ermont, dans le Val-d’Oise, après être passée par Romainville, puis Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Guy-Éric, prof de biologie (SVT), la trentaine appliquée, exerce, depuis sa titularisation en 2004, au collège Benjamin-Franklin d’Epône, dans les Yvelines.

D’une foulée à l’autre, la société s’est transformée et l’école avec elle. Le secondaire a intégré la massification. Deux lois d’orientation ont été adoptées (1), plus une kyrielle de réformettes. Et, depuis cinq ans, 8 000 postes d’enseignants ont été supprimés. Ce que cela a changé - ou pas - dans leur exercice quotidien, Claudette et Guy-Éric le racontent, alors que doit être rendu public demain le rapport Pochard sur la revalorisation de leur métier.

Les débuts

L’amour d’une discipline et beaucoup d’idéaux : c’est ce qui les rassemble par-delà les ans. L’envie de transmettre une connaissance, la volonté de le faire avec tous les élèves. Quatre ans après, Guy-Éric en est sensiblement revenu. « On bousille nos efforts », estime-t-il, « on nous met des bâtons dans les roues ». Il cite pour exemple les Itinéraires de découvertes (IDD), développés à la fin des années quatre-vingt-dix, liquidés alors qu’il débutait. « Le but était de développer le travail transdisciplinaire. Les projets engagés sont tous tombés à l’eau. » Même chose sur le soutien scolaire, quand des heures, dans son collège, ont été supprimées.

Claudette se souvient, elle, de débuts difficiles. « Je suis passée du 15e arrondissement de Paris à Romainville. J’ai vite appris que faire vingt minutes de cours sur une heure n’était déjà pas si mal. » On ne parlait pas encore de ghettoïsation, et l’appréhension de la banlieue n’était pas celle entendue aujourd’hui. « Nous n’avions pas les mêmes angoisses. Les copines qui débarquaient en Normandie, à 30 kilomètres de la première gare, auraient plutôt aimé être en Seine-Saint-Denis. »

Le niveau baisse ?

La comparaison n’attend pas le nombre des années. « En quatre ans, je constate une baisse de niveau », note Guy-Éric, qui précise d’emblée : « Pas la faute des élèves. On vide les programmes de leur contenu. Cette condescendance est injustifiée », poursuit-il. « J’enseignais les croûtes océanique et continentale ? On nous dit maintenant que c’est trop compliqué. Pourtant, dans l’ensemble, les élèves comprenaient. » D’autres injonctions viennent en remplacement, que l’enseignant réfute. « La semaine antitabac, la semaine de la citoyenneté, la semaine de ceci cela… les collèges deviennent des centres aérés. »

Claudette, elle, est frappée par le déclin de la capacité d’attention des élèves. Elle aussi épingle l’institution. « En anglais, nous avons perdu pas mal d’heures. Comme il faut faire de tout, on morcelle les tâches, on passe d’une chose à l’autre. C’est un facteur de stress pour les élèves et pour le prof. En permanence, je me dis que je ne fais pas mon travail comme je le souhaiterais. »

Conditions de travail

La multiplication. Des classes, des élèves et au final, des copies. Voilà ce que Claudette a relevé au fil de ces dernières années. « On a des terminales, des premières, des secondes…. Une collègue d’Allemand a huit classes au total… Il faut mesurer la préparation que cela nécessite. Mentalement, la transition d’un niveau à l’autre est épuisante. » Le lundi, elle cumule 6 heures de classe. « Le soir, je ne suis plus très sûre de savoir où j’habite… » Alors que les élèves, eux, ont moins de cours qu’avant, Claudette tente de compenser. « On essaye de continuer à les entraîner. Cela passe par des contrôles, donc par des corrections. Je suis plutôt heureuse d’être prof. Mais les copies deviennent une pénitence… » Guy-Éric ne contredit pas sa collègue. « S’il n’y avait que les élèves, je serais heureux. Mais ce que l’institution impose… » Les classes surchargées, qui interdisent les manipulations. « Comment faire une observation au microscope avec 28 élèves ? » Le sentiment d’abandon face aux difficultés. « Les modules de formation continue disparaissent, la gestion collective des conflits est inexistante. » Et la pression, aussi. « Certains chefs d’établissements méprisent les règlements, se prennent pour des potentats locaux. » C’est le syndicaliste qui parle.

Valorisation, évaluation…

Entre les discours et la réalité, le fossé s’élargit. « On nous dit : "Vous êtes formidables", mais les conditions de travail se dégradent », poursuit Claudette. « La gestion des personnels s’oriente de plus en plus vers une promotion individualisée au mérite, selon des critères qui sont, au mieux, l’obéissance à ce que l’institution exige. »

Nécessaires à la notation, donc à la progression de carrières, les inspections se font toutefois rares. « Je n’ai jamais été inspecté, raconte Guy-Éric, pas même lors de ma titularisation. J’ai fait une demande : on ne m’a jamais répondu. » Le fait n’est pas neuf. En vingt-cinq ans, Claudette n’a été inspectée que deux fois. Dans les salles de profs, tous les deux sentent monter une « lassitude » de ce qu’ils assimilent à un manque de reconnaissance. Était-elle meilleure il y a vingt ans ?

… salaires

Oui, répond tout de go Claudette. « Ne serait-ce que du point de vue du salaire. » Les novices, à l’époque, percevaient deux fois le SMIC. Ils perçoivent aujourd’hui 1,26 fois le SMIC. Guy-Éric touche un peu plus de 1 700 euros net par mois. Déjà mieux que ses débuts à 1 500 euros, après cinq ans d’études. Claudette se souvient de préludes plus aisés. « Avec mon mari, nous avons pu rapidement acheter à Paris. Le contexte général s’y prêtait : huit ans après, cela n’aurait pas été possible. »

Prof, c’était mieux avant ? « Les conditions de travail étaient plus faciles et la reconnaissance sociale plus importante. Cela a changé, mais pas à cause des élèves », insiste Claudette. Le prestige du savoir, des études, du concours. « On nous disait : "Ah ! Vous êtes prof !" » Un poil admiratif. « Depuis dix ans, ce sont des : "Ah ? Vous êtes profs ?" Limite condescendant. » L’un et l’autre relèvent les points positifs. « J’ai pu accéder à un appartement (560 euros par mois) grâce aux quotas réservés par le rectorat (2) », note Guy-Éric. L’agreg en poche et après vingt-cinq ans de carrière, Claudette touche, elle, 3 000 euros par mois. Les situations s’améliorent, passés les durs préliminaires.

Fin de carrière

Et la fin ? Une véritable angoisse. « La peur de finir sa carrière sans plus avoir l’énergie d’imposer notre présence aux élèves est énorme », explique-t-elle. Avant, pourtant, des perspectives d’aménagements existaient. « Par exemple, les cessations progressives d’activité, qui permettaient de garder 80 % de son salaire en faisant un mi-temps. » Volatilisées. « Aujourd’hui, si l’on veut une pension décente, il faut continuer jusqu’au bout. » Elle tentera de combiner au mieux. « M’assurer une retraite correcte tout en gardant le sentiment de faire mon travail proprement. »

À plus de trente-cinq ans de l’échéance, Guy-Éric y pense, lui aussi. « Je ne me vois pas tenir ma craie - ni mon stylo optique - à plus de soixante ans. C’est éreintant de faire cours, même si les élèves sont sympas. On est en représentation constante, dans l’obligation d’une présence permanente et intense. Dix secondes de relâchement et la classe le sent. »

Bonheurs

Il y a des moments terribles. Et des moments de grâce. « On peut faire deux fois le même cours, sans qu’ils n’aient rien à voir. » Élèves difficiles ou pas. « Je me souviens d’une classe pas simple avec laquelle j’ai vécu un cours exceptionnel. Les gamins eux-mêmes l’on senti », raconte Claudette. Fluctuation de l’humain. « Ça dépend du contexte. C’est l’anti-monotonie absolue », reprend Guy-Éric. Épuisant. Et passionnant.

(1) En 1989 (loi Jospin)

et en 2005 (loi Fillon).

(2) Principe similaire au 1 % patronal.

Marie-Noëlle Bertrand

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Tag(s) : #Education
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