Enrico Berlinguer, le secrétaire national du PCI. Lors des élections de 1976, le parti
avait obtenu 34,3% des suffrages.
ITALIE. Des archives britanniques déclassifiées, présentées dans "La Repubblica", révèlent qu’en 1976 les puissances occidentales étaient prêtes à utiliser la force pour empêcher les communistes italiens d’accéder au gouvernement.
de Stéphane Bussard
En 1967, il y a le putsch des colonels en Grèce. En septembre 1973, le président chilien Salvador Allende est renversé par les militaires. Aujourd’hui, on découvre, dans les archives britanniques récemment déclassifiées et présentées par La Repubblica dans son édition du 13 janvier, que l’Occident, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, avait envisagé un coup d’Etat en Italie en 1976. Rien de moins.
Motif? Empêcher l’accès des communistes italiens au gouvernement. Tout se résume dans une formule : lutter contre le "facteur K", pour communisme. Les craintes résultent d’une montée en puissance du Parti communiste, qui, lors des élections du 20 juin 1976, obtient 34,3% des suffrages contre 38,7% pour la Démocratie chrétienne. Les inquiétudes reposent aussi sur le compromesso storico concocté à partir de 1972 par Enrico Berlinguer, le leader de ce que l’on appellera l’eurocommunisme (voir ci-dessous). Le compromis historique consiste à ne pas profiter à des fins révolutionnaires du chaos social et économique de l’Italie plongée dans les années de plomb, mais à "s’associer à l’effort démocratique", voire au gouvernement.
Nous sommes alors en pleine Guerre froide. L’Italie constitue un enjeu géostratégique important et un champ de bataille majeur entre les deux superpuissances. En mai 1996, l’ex-directeur de la CIA William Cosby l’avouera : Washington a versé des sommes considérables en Italie pour prévenir le péril rouge et pour soutenir la Démocratie chrétienne. Selon Mauro Cerutti, professeur d’histoire à l’Université de Genève, des documents américains déclassifiés des années1950 révèlent d’ailleurs que même en cas de victoire communiste par les urnes en 1948, les Etats-Unis n’auraient jamais accepté un tel résultat.
Les archives britanniques récemment déclassifiées comprennent des centaines de documents relatant des réunions diplomatiques de haut niveau, de la correspondance entre les grands de ce monde, des analyses de risques. Dans l’un d’eux, intitulé Italy and the communists : options for the West, il est question d’une action en soutien d’un coup d’Etat ou d’autres actions subversives ».
Cinq scénarios sont échafaudés pour barrer la route des communistes : des mesures d’ordre administratif, des pressions économiques par le biais de la Communauté européenne et du Fonds monétaire international. A cet égard, Mauro Cerutti souligne que pour bénéficier du plan Marshall, l’Italie avait dû garantir qu’il n’y aurait pas de communistes dans son gouvernement ».
Parmi les options les plus dures figurent des opérations secrètes pour soutenir les forces démocratiques » et encourager un coup d’Etat ». Après évaluation, ce projet sera abandonné. Trop risqué. Un coup de force ferait fi de l’influence du Parti communiste dans les syndicats. Il pourrait même le renforcer dans sa volonté d’accéder au gouvernement. Il pourrait aussi provoquer une guerre civile en Italie ainsi que mettre à dos les opinions publiques occidentales et créer des tensions considérables entre les Etats-Unis et les alliés européens de l’OTAN.
Avec des communistes dans le gouvernement italien, les Occidentaux, en première ligne le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger, craignent pour la sécurité de l’OTAN. Des documents sensibles, notamment dans le domaine nucléaire, pourraient finir à Moscou ». A Bruxelles, on parle de catastrophe » si Berlinguer accède au pouvoir. On redoute aussi que les bases de l’OTAN en Italie soient infiltrées par des fonctionnaires communistes ». On envisage d’expulser l’Italie de l’Alliance atlantique. Mais cette hypothèse comportait elle aussi de sérieux risques : elle pouvait inciter la Grèce et la Turquie à quitter l’OTAN. En sapant la VIe Flotte en Méditerranée, elle pouvait compromettre la capacité d’action des Etats-Unis au Moyen-Orient. Le retrait de l’Italie de l’OTAN se transformerait de fait en une défaite de l’Occident devant le monde entier. »
Professeur de la pensée politique à l’Université de Bologne, Carlo Galli a lu l’article de La Repubblica. Le scoop ne m’a pas surpris. Je me souviens que dans les années 1970, on parlait beaucoup des risques de coups d’Etat. L’Italie représentait un intérêt géostratégique majeur pour l’Europe. » Finalement, il n’y aura pas de coup d’Etat et les communistes de Berlinguer n’accéderont jamais au pouvoir. Le 16 mars 1978, jour où Giulio Andreotti devait annoncer l’entrée des communistes au gouvernement, Aldo Moro, leader de la Démocratie chrétienne et chantre de l’ouverture vers le Parti communiste, est enlevé par les Brigades rouges. Il sera assassiné. Ce qui a stoppé les communistes et fait échouer le compromis historique, ce n’est pas un coup d’Etat, mais une stratégie plus subtile pour mettre fin à la collaboration entre PC et DC. »
Pour Carlo Galli, aucune preuve ne permet d’identifier formellement les assassins d’Aldo Moro. Les Brigades rouges ont pu être téléguidées par Washington, mais aussi par Moscou. L’Occident avait un intérêt dans l’affaire. Mais l’Union soviétique aussi. Elle voyait d’un mauvais œil la participation d’un Parti communiste sans lien direct avec Moscou dans un gouvernement bourgeois. Et Carlo Galli de conclure avec une pointe d’ironie : Que le temps passe! Imaginez : il y a trente ans, des Etats européens avaient envisagé un coup d’Etat dans un autre Etat européen. Une chose impensable aujourd’hui. »
Eurocommunisme, une spécialité italienne
Les communistes italiens ont voulu éviter un scénario à la chilienne.
Stéphane Bussard
Vocable apparu pour la première fois dans un journal milanais en 1975 sous la plume du politologue yougoslave Frane Barbieri, l’eurocommunisme a été décrit comme une variante occidentale » du communisme. Bien que porté un instant par l’Espagnol Santiago Carillo et évoqué en France, il ne prend racine qu’en Italie dans les années1970. Son avènement procède de plusieurs facteurs. La crise du stalinisme en est un. Celle de la société libérale démocratique en est un autre. De plus, face à des problèmes sociaux spécifiques, les communistes italiens refusent la théorie du socialisme dans un seul pays développé par Staline.
Giunte rosse »
Si l’eurocommunisme a inquiété les Occidentaux, en tête desquels les Américains, c’est parce qu’il était difficilement identifiable à ses débuts. Professeur d’histoire à l’Université de Genève, Mauro Cerutti analyse : Les communistes italiens sous Berlinguer ont abandonné toute stratégie révolutionnaire pour miser sur les urnes. » La stratégie graduelle fonctionnera. En 1975, les communistes s’emparent des municipalités de Bologne, Naples, Turin, Rome qui seront connues sous le nom de giunte rosse. Mais, contrairement au gradualisme de Karl Kautsky, les eurocommunistes ne cherchent pas à appliquer une stratégie de l’épuisement. Au contraire, ils veulent participer au gouvernement. C’est le fameux compromis historique qui a été porté par Enrico Berlinguer et que Palmiro Togliatti avait inspiré en 1956 déjà.
Les communistes italiens ont tiré les leçons du renversement d’Allende au Chili, ajoute Mauro Cerutti. En constatant que la Démocratie chrétienne chilienne avait soutenu les putschistes, ils ont voulu éviter un tel scénario et décidé de soutenir la démocratie italienne. »
L’eurocommunisme est néanmoins mort avec le décès de Berlinguer.
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