l’Humanité des débats. Jeunes et l’avenir
Jeunes. Le commentaire de Stéphane Beaud
sociologue, professeur à l’École normale supérieure
Les lycéens ont-ils le choix de leur orientation ?
Il n’existe pas de choix libre. Tous sont précontraints par les filières suivies au lycée et celles proposées après le bac. En France, le système supérieur se divise en trois voies : celle des classes préparatoires et celle des IUT-BTS, toutes deux sélectives, et celle de l’université, dite filière ouverte. L’orientation des jeunes est contrainte par ce système postbac ainsi que par les résultats obtenus au lycée, puisque ces derniers déterminent leur inscription dans les filières sélectives. Ici, nous avons les trois cas. Celui de Yassine, bon élève, issu de S, qui, semble- t-il, aurait pu suivre une prépa s’il avait décidé de s’en donner les moyens. Le cas de Wafa, niveau bac, qui passe par cette petite fenêtre qu’offre le BTS Jacques-Brel de La Courneuve. Ses ressources personnelles, ses connaissances, son militantisme associatif lui permettent de s’engager dans l’enseignement supérieur. Son choix n’en reste pas moins précontraint : sans le bac, elle n’avait pas cinquante solutions. Le troisième cas, enfin, est celui de Thibault, dont le parcours secondaire a été chaotique et qui se déniche, finalement, un chemin vers la sociologie.
Peut-on échapper à l’influence familiale ?
L’influence de la famille est une évidence. Elle est d’autant plus forte quand cette famille possède des ressources culturelles, des diplômes élevés. La mère de Yassine, par exemple, qui est prof de maths, ne transige pas : s’il peut faire S, son fils doit faire S. Pas uniquement parce que c’est la filière la plus prestigieuse. Mais parce qu’elle est celle qui offre le plus de débouchés après le bac. Elle adopte là une stratégie de famille à fort capital culturel. Les jeunes ont de plus en plus de mal à choisir leur voie, ce qui est compréhensible au vu de l’horizon économique auquel ils se confrontent. Se donner des marges de manoeuvre importantes est donc la bonne stratégie, généralement adoptée par les parents qui connaissent les arcanes du monde postbac. La liberté d’orientation, même bien intentionnée, peut se révéler un piège. On a vu des élèves chercher à s’inscrire en licence d’histoire avec un bac pro en plasturgie, pas du tout adapté à ce type d’études. Avec des parents profs d’histoire, cela n’arriverait pas.
L’arrivée à la fac est-elle fréquemment source de désillusion ?
Désillusion n’est pas le mot. Parlons plutôt d’une contradiction que Yassine exprime parfaitement. Il vit un total décalage entre sa passion pour la physique, le fait qu’il intègre Jussieu – l’une des meilleures facs en la matière –, et sa découverte de la supériorité des classes préparatoires. Il le dit : même si la fac n’est pas le « grand n’importe quoi » que l’on prétend parfois, on y prend du retard par rapport à des concurrents potentiels dans son domaine. Son exemple illustre la contradiction centrale du système universitaire, singulièrement prégnante dans les filières scientifiques. Le coeur du problème n’est pas le défaut d’encadrement, mais le défaut d’incitation au travail scolaire. Une thèse de sociologie de Valérie Montfort montre avec précision qu’en première année de fac de sciences, on travaille moins qu’en terminale S. Alors qu’au lycée la filière S est montée au pinacle, Yassine se retrouve à la fac comme un étudiant de base et le vit comme une dévaluation. A contrario, Thibault vit l’université comme une promotion. Il y découvre le plaisir de travailler, se fixe des objectifs de recherche… Reste que la première année de fac est fréquemment marquée par la confrontation au manque de sociabilité. On perd ses amis, on peine à retrouver ses marques… Une fois ce cap franchi, les étudiants s’émancipent. Mais pour certains, il peut s’avérer rédhibitoire.
Quid de la capacité d’engagement des jeunes d’aujourd’hui ?
Il existe toujours une envie d’engagement. Ce qui change, structurellement, c’est le mode de cet engagement. Beaucoup perçoivent la politique comme « politicienne », faite de « magouilles » et de petits arrangements. L’envie de changer les choses persiste, mais se traduit de façon très concrète avec un refus de la politique instituée. Souvent, les jeunes qui n’ont pas de culture politique ou d’engagement dès le lycée se replient, dans un premier temps, vers l’associatif et l’humanitaire.
La proportion de bacs professionnels reste plus forte en banlieue. Par choix ou par contrainte ?
Depuis une dizaine d’années, on constate que le fameux objectif des « 80 % d’une classe d’âge au bac » patine. Beaucoup de familles populaires le savent et perçoivent qu’il vaut mieux un bon bac professionnel qu’un bac général qui ne débouche sur rien. Mais beaucoup d’autres, notamment du côté des familles immigrées – poussent au maximum vers le lycée général par refus de la condition ouvrière et précaire. Pour elles, l’orientation vers la filière professionnelle est contrainte. Elles sont d’ailleurs plus nombreuses à faire appel en troisième, afin d’éviter le passage en lycée pro. Il existe donc un double mouvement : celui d’une minorité, qui choisi le bac pro positivement, par réalisme socio- économique. Et celui d’une autre fraction, peut-être majoritaire, qui fait tout pour éviter le lycée pro parce qu’il est stigmatisé et débouche sur des emplois d’ouvriers.
Sommes-nous tous égaux face aux rêves d’avenir ?
Nous parlons, en sociologie, d’onirisme social : on rêve d’autant plus son destin qu’on ne le maîtrise pas. Plus on a de ressources familiales, scolaires ou culturelles, plus l’éventail des possibilités existe concrètement et moins il est nécessaire de rêver. À l’inverse, plus nos ressources sont limitées, plus nous aurons tendance à nous inventer une vie, nous imaginant créateur de notre propre son entreprise et une fin de milliardaire américain. Bref, les formes d’onirisme sont conditionnées socialement. Il existe bien évidemment une inégalité face au rêve, mais également face aux projets concrets. On s’autorise moins à s’envisager médecin lorsque l’on vient de milieux populaires. Cela dit, en vingt ans, cette réalité a bougé. Plus de 10 % des jeunes titulaires d’un bac pro s’engagent aujourd’hui vers l’université et beaucoup ambitionnent de poursuivre en IUT ou en BTS. Ce qui reste important pour les jeunes, c’est de rejoindre la norme qui prévaut dans leur classe d’âge. Et la norme, aujourd’hui, c’est d’être étudiant.
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