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Société - Article paru le 5 janvier 2008 dans l'Humanité

l’Humanité des débats

Comment les jeunes regardent-ils l’avenir ? Table ronde.

Table ronde avec : Wafa Ait-Amer qui s’apprête à intégrer un BTS en communication. Yanisse Ramdani, en première année de licence de sciences physiques à l’université Paris-VI Jussieu. Thibault Cizeau, étudiant à l’université de Paris-VIII en mastère 2 de sociologie.

Vous poursuivez tous trois des études supérieures. Avez-vous eu un parcours direct jusqu’au bac ?

Wafa. Oui et non. J’ai loupé mon bac de sciences économiques pour la seconde fois en juin dernier. Mais je compte le repasser cette année en candidate libre, et quoi qu’il en soit, cela ne m’a pas empêché de faire ce que je voulais depuis le début. Je dois intégrer un BTS en communication au lycée Jacques-Brel, à La Courneuve, que je pourrai valider avec ou sans le bac. D’ici là, je suis en stage dans une petite agence de com, qui prépare à ce type de formation.

Yanisse. Je suis en première année de physique à Paris-VI. J’ai fait mes trois années de lycée sans redoubler, j’avais un an d’avance. J’ai toujours su que j’allais faire un bac S.

Thibault. J’ai fait une première L dans un lycée public, à Cachan, dans le Val-de-Marne. Mais j’ai été refusé en terminale générale et j’ai été orienté en STT. Je n’y suis resté que quatre mois. Ensuite, j’ai intégré un lycée privé, à Paris, qui m’acceptait en terminale L. Finalement, je n’ai pas eu mon bac. Je suis néanmoins entré à l’université, à Paris-VIII Saint-Denis, en jouant sur la validation des acquis et sur les contacts internes. Je suis passé entre les mailles du filet… Et cinq ans après, je suis en deuxième année de mastère.

Avez-vous le sentiment d’avoir choisi votre voie ?

Thibault. C’est compliqué… Le choix paraît limité au lycée. Je réalise aujourd’hui que c’est grâce aux ressources, aux réseaux et à un capital social que j’ai pu entrer à l’université. D’autres, dans le même cas que moi, n’ont pas eu cette occasion de poursuivre les études. D’une certaine manière, ma mère m’a orienté, en me disant d’« arrêter mes conneries… », en me poussant vers la solution du privé. En fait, je ne me suis mis à travailler qu’à l’université. En revanche, c’est au lycée que j’ai découvert la sociologie et commencé à lire des essais critiques.

Wafa. J’ai le sentiment qu’on m’a toujours laissé le choix. Mes frères et soeurs comme mes parents ont toujours voulu ce que moi je voulais. J’ai suivi une terminale ES parce que cela correspondait à mon profil, ni trop littéraire, ni trop scientifique. J’ai choisi la filière communication parce que j’ai toujours été attirée par l’événementiel.

À quand remonte ce « toujours » ?

Wafa. Je connais des gens dans la communication et j’ai découvert l’événementiel en voyageant, avec l’association dans laquelle j’agis. Je suis allée en Corée, lors de la Coupe du monde de foot. Nous avons fait des visites, découvert d’autres modes de vie… C’était super. Après, il y a eu Athènes, pour les jeux Olympiques, mais aussi Singapour, le Sénégal, la Suisse… Et toujours des échanges avec les populations, des gens de notre âge ou des personnalités. Laurent Blanc, Tony Parker, Jean-Paul Huchon… C’est magique de rencontrer ces personnalités.

Et vous Yanisse, de quand date votre envie de faire une terminale S ?

Yanisse. J’ai toujours eu de bonnes notes et ma famille est très scientifique. Mon chemin était un peu tracé. À vrai dire, cela ne me plaisait pas. À la fin du collège, je voulais faire du dessin. Au moment de l’orientation, en fin de troisième, il y a eu un gros malentendu. On m’a proposé de suivre un bac professionnel d’art appliqué. Or, je voulais devenir infographiste, donc toucher à l’ordinateur et je n’avais pas le sentiment que cette formation m’y préparerait. J’ai décidé de poursuivre en filière générale. Mais durant ma seconde, j’ai réalisé que ce bac pro était exactement ce qu’il me fallait. J’ai donc demandé à redoubler pour faire une seconde art appliqué. Pour ma famille, c’était inenvisageable. Elle a bloqué, d’autant que l’école que je visais était à Paris, hors de mon académie. Je suis donc allé en S, sans oublier l’infographie, qui est restée mon objectif premier jusqu’en terminale. Je me suis présenté dans deux écoles, à Paris et en Seine-Saint-Denis. J’ai été recalé. La dernière possibilité était une école privée, mais j’ai renoncé au vu du niveau exigé… Parallèlement, je m’étais découvert un intérêt pour la physique, au point qu’elle est devenue ma passion. J’ai décidé de poursuivre dans cette voie. Mais pour ce qui est du choix, la famille a effectivement beaucoup pesé : sans elle, j’aurais fait STI.

Comment expliquez-vous ce blocage de votre famille vis-à-vis du bac pro ?

Yanisse. D’abord, il y a la tradition : ma mère est prof de maths, mon oncle est prof de maths… L’objectif familial de base, c’est le bac S. C’était le discours de ma mère : « Après ton bac S, tu feras ce que tu voudras. Mais si tu pars maintenant en STI et que tu réalises que ce n’est pas ce que tu veux, tu n’auras plus d’autre choix. » Et puisque j’en avais les capacités, la S paraissait logique.

Vous regrettez ?

Yanisse. C’est un regret, dans la mesure où j’aimais vraiment dessiner. Je passais mes journées sur mon PC… Mais la physique s’est imposée comme une réelle passion, et je ne suis vraiment pas mécontent de ce que je fais. J’ai envie de continuer.

Et vous, Wafa, dans quelle mesure pensez-vous que votre entourage a influé dans vos choix ?

Wafa. Je pense avoir été suffisamment informée. Les profs m’ont poussée à poursuivre mes études et mes parents nous ont laissé le choix, à moi et à mes frères et soeurs. Ma mère m’a toujours dit : « Je ne veux pas que tu te lèves le matin, malheureuse d’aller travailler. » Lorsque je me rendais chez le conseiller d’orientation, l’unique question que je lui posais était quoi faire pour exercer tel métier. Il ne m’a pas forcé à quoi que ce soit. En revanche, si je peux intégrer un BTS en février prochain, c’est grâce à deux profs de Jacques-Brel, sans lesquels je n’aurais jamais su que je pouvais suivre un BTS partiel. Là, je me dis qu’il est extrêmement important de connaître des gens.

Thibault, vous évoquiez précédemment le « faux choix » des lycéens…

Thibault. Oui, parce qu’entre choix réel et choix proposé, on se rend compte qu’il y a un décalage. Pression de la famille, influence des aînés… Beaucoup de facteurs participent à ce choix. Et on ne mesure pas vraiment tout ce qui existe.

L’arrivée dans le supérieur vous a-t-elle permis de découvrir des voies que vous regrettez aujourd’hui de ne pas avoir suivies ?

Thibault. La sociologie m’a aidé à réfléchir sur mon propre parcours. Le thème de recherche que j’ai choisi est lié à cela : que décident les jeunes agriculteurs à la fin de leurs études ? Comment s’exerce la double pression qu’ils subissent entre l’exigence d’un BTS agricole et la nécessité de reprendre l’exploitation familiale ? C’est une forme de pression similaire à celle d’une famille de scientifique.

Yanisse. Il est difficile de tirer une conclusion dès la première année. Mais déjà, je sens qu’en sciences, il existe deux chemins parallèles : la fac et la prépa. Notre niveau, en fac, est clairement inférieur à celui des prépas. On passe toute notre scolarité à être plébiscité, et lorsque l’on arrive à la fac, on s’aperçoit que d’autres font la même chose que nous, mais en mieux. Ils vont plus vite, plus loin. C’est assez frustrant. Je ne veux pas trop m’avancer - je n’en suis qu’au premier semestre -, mais le travail demandé me paraît loin d’être mirobolant. Il suffit de bosser moyennement pour réussir. Quand on voit nos amis qui ont eu des mentions au bac et n’obtiennent pas la moyenne en prépa, on a du mal à imaginer le fossé entre la prépa et la fac.

Frustré du manque de stimulation ou inquiet pour l’avenir ?

Yanisse. Un mélange des deux. En arrivant à la fac, quand on sort parmi les premiers de la promo, on s’autorise à avoir plein de rêves. On sait que des écoles recrutent à bac+2… Mais lorsque l’on prend conscience du niveau de ceux qui sont en prépa, on réalise qu’on n’a aucune chance face à eux. En six mois, ils auront fait ce que l’on fera en un an et demi. On a peur par rapport à nos ambitions. Sachant cela, peut-être aurais-je fait prépa ? Je voulais avoir un beau parcours. Je n’ai pas envisagé la prépa parce que je me sais un peu glandeur…

Mais vous aimeriez bosser davantage…

Yanisse. Je suis frustré que l’on ne me demande pas le maximum de ce que je peux faire. Cela contraste vraiment avec ce que j’étais en S. Sans rabaisser les autres sections, on demande plus aux S. Et à la fac, on est un ou deux crans en dessous des prépas.

Cela a-t-il à voir avec la façon dont l’université prend en charge les étudiants ?

Yanisse. Pas uniquement. Au-delà du travail demandé, le niveau est vraiment très différent à la sortie de la prépa et à la sortie du DEUG. Nous suivons le même programme, mais les prépas vont beaucoup plus loin dans chaque matière, approfondissent chaque notion. À la fac, je ne me suis pas senti si lâché que cela. J’ai même été étonné. Nous avons des contrôles réguliers, des colles, des profs qui sont tout le temps là pour nous, des tutorats, des doctorants assignés à chaque élève pour les aider… Je suis surpris que certaines personnes se sentent lâchées dans la nature. Peut-être est-ce parce que je viens d’un lycée où l’exigence n’était pas très forte…

Thibault, vous dites avoir commencé à travailler en arrivant à la fac. L’entrée à l’université a-t-elle été plus stimulante que déroutante ?

Thibault. Le premier semestre, il a fallu apprendre à devenir étudiant. Prendre ses repères géographiques, savoir comment s’organisent les bureaux, etc. Quoi qu’il en soit, la vocation de la fac et celle des prépas ne sont pas les mêmes. Les prépas sélectionnent à l’entrée. La fac sélectionne à la sortie. Ce sont deux mondes différents. Le premier diplôme universitaire, c’est le bac. Donc tout bachelier est censé entrer en fac. Le premier outil de sélection à la fac, c’est l’échec en premier cycle.

Yanisse. C’est vrai que fac et prépa raisonnent différemment. La prépa écrème à l’entrée. À la fac, c’est une sorte de sélection naturelle tout au long de l’année, par exemple, pour aller étudier à l’étranger via Erasmus. Je crois que le choix de l’endroit dépend de notre classement : les premiers choisissent, les autres prennent ce qui reste…

Wafa, la peur d’être perdue à la fac a-t-elle joué dans votre décision d’entrer en BTS ?

Wafa. J’ai choisi ce BTS parce qu’il correspondait spécifiquement à ce que je voulais faire. J’avais souvent entendu dire que l’on peut se sentir lâché à la fac. Je connais beaucoup de gens autour de moi qui, aujourd’hui, regrettent d’avoir pris cette voie. Après un an, ils se sentent largués, estiment qu’ils ne sont pas suffisamment encadrés ou laissent tomber. Mais j’ai mis tout cela de côté au moment de faire mon choix : je n’ai pas vécu la chose et je ne peux pas en juger.

La perspective de trouver un travail plus rapidement a-t-elle joué ?

Wafa. Elle est entrée en ligne de compte. Avec un BTS, je me suis dit que j’allais trouver un travail rapidement, ce qui est tout de même le but du diplôme. Je ne suis pas particulièrement dans l’urgence. D’ailleurs, je n’exclus pas de poursuivre au-delà du BTS. Mais je n’exclus pas non plus de travailler immédiatement après le BTS. La seule pression que je subis, c’est de ne pas foutre ma vie en l’air.

Yanisse, vous êtes en première année de physique. Aimeriez-vous aller jusqu’au troisième cycle ?

Yanisse. C’est ce dont j’ai envie mais on ne connaît rien de la réalité de la recherche. On entend dire qu’en mastère, il y a très peu de bourses. J’ai l’impression que ça marche au mérite. Même s’il y a cinq bourses pour cinquante étudiants, j’essaierai de me battre pour en avoir une. Dans le cas contraire, je ne pense pas que cela m’empêcherait de continuer mes études. Les professeurs nous rassurent en nous disant que certains doctorants finissent par trouver du travail dans la finance… J’en déduis qu’il existe d’autres possibilités que la recherche.

En novembre, les étudiants ont manifesté contre la loi LRU (1). En faisiez-vous partie ?

Thibault. Oui. L’université de Saint-Denis a été très vivante pendant la mobilisation. Il y a eu beaucoup de débats, des rencontres « université pour tous », qui ont rassemblé des profs, des chercheurs, des étudiants. Un appel a été rédigé par des enseignants, dont une partie a été publiée dans l’Humanité… J’ai participé à tout cela.

Yanisse. Moi non. À Paris-VI, il y a eu pas mal d’assemblées générales et d’information, mais la fac n’a pas été bloquée. Du coup, ce n’était pas simple de suivre le mouvement. Ceux qui s’y sont engagés l’ont payé au moment des examens. Ils ont fait grève en sacrifiant leur trimestre. Du moins, ils ont dû revoir leurs ambitions à la baisse. Pour moi, la crainte des examens, en décembre, a été assez forte. Certains cours, comme les TP, sont obligatoires. À un mois des partiels, c’est stressant. Et puis les tracts distribués avaient un parti pris très affirmé, il devenait difficile de se faire une opinion.

Wafa. Durant cette période, j’étais en stage… Je n’ai pas vraiment suivi.

Mais vous aviez manifesté durant le CPE…

Wafa. J’avais suivi de très près effectivement. Il y avait des chefs de groupe, on était soutenu par les parents d’élèves… Nous n’étions pas seuls dans le mouvement. J’avais fini par arrêter pour reprendre mes cours. C’était l’année du bac…

Yanisse. Pareil. C’était un peu le début de l’engagement. J’étais en première. Nous étions un peu insouciants à l’époque, nous ne sommes pas allés en cours pendant un mois…

Est-il plus facile de s’engager lorsque l’on est en mastère ?

Thibaut. Je ne sais pas. À Saint-Denis, j’ai constaté que les premières et deuxièmes années étaient les plus mobilisées. En mastère, nous n’avons pas cours, mais nous avons des travaux à rendre.

Vous êtes étudiant en sociologie. Pensez-vous que les sciences humaines sont davantage visées par cette loi LRU ?

Thibault. En sciences sociales, on n’est pas assez productifs pour le monde de l’entreprise. Le danger que je perçois, c’est la volonté de rendre l’enseignement encore plus généraliste. On fera un peu de tout avec des stages obligatoires notés sur une durée limitée. Qui nous notera ? On ne sait pas. Quelle valeur scientifique aura un rapport sur une entreprise si c’est elle-même qui se charge d’évaluer le travail ? Cela pose la question de l’indépendance de la recherche. Je refuse d’être noté par des gens qui n’ont aucune compétence dans ma discipline. Si on fait de la recherche, on n’a pas vocation à se plier au marché du travail. Nous ne voulons pas d’une recherche financée par le privé. Le risque est de tomber dans un système de concurrence. Enfin, il y a l’inquiétude quant à l’avenir. C’est aussi pour cela que je me suis engagé dans le mouvement étudiant. J’aimerais pouvoir faire un doctorat. Je sais que les allocations et les bourses sont rares. Nous avons à peine trois ans pour finir la thèse. La majorité d’entre nous a besoin de plus de temps. J’aurai du mal à aller frapper à la porte d’une entreprise pour financer mes recherches. Faire un doctorat sérieusement et travailler en même temps, c’est impossible.

Wafa et Yanisse, vous ne vous êtes pas engagés dans le mouvement étudiant. Avez-vous des engagements de type associatif ?

Yanisse. Non, je ne fais rien de spécial, à part la physique.

Wafa. Je fais beaucoup de bénévolat aux Restos du coeur pendant les vacances de Noël, à Aubervilliers. Je faisais aussi partie du conseil local des jeunes. On était plus d’une cinquantaine, répartis en commission sport, solidarité, environnement. On organisait aussi des plénières avec le maire, Pascal Beaudet. On débattait sur la vie dans la cité, ce qui nous plaisait ou pas, ce dont on avait besoin… J’ai fait ça pendant deux ans, quand j’étais au lycée. Ça m’a permis de m’exprimer sur les problèmes de la banlieue, du racisme, du racket, du vandalisme, et aussi de relayer les préoccupations des gens que je connaissais dans la cité et qui n’osaient pas trop parler.

Quel regard portez-vous sur les révoltes de banlieue ?

Wafa. Je me suis sentie concernée puisque je vis depuis toujours en banlieue. Je suis née à Aubervilliers. La banlieue, c’est un lieu très vivant, de richesse et de mixité. J’adore ça. En même temps, pendant les révoltes, ce n’était pas facile. Dans mon quartier, une usine et quelques poubelles ont brûlé. Je n’excuse pas le geste mais c’est compréhensible dans le sens où les jeunes ont du mal à se faire entendre. En discutant avec certains, c’est la phrase qui revenait le plus souvent : « On ne nous écoute pas. » Pour eux, le discours politique, c’est du vent. Je pense qu’ils ont des raisons d’être en colère. Quand on rentre dans des halls, c’est les squats, ça pue, c’est sale… Il y en a qui disent que la devise républicaine ne veut rien dire : l’égalité, la fraternité et la liberté, il n’y en a pas. Les jeunes comparent beaucoup le 93 avec les quartiers privilégiés de Paris, comme le 16e. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes en banlieue. Mais je trouve dommage qu’elle porte une image si négative alors qu’à Aubervilliers, avec le conseil local et d’autres associations, nous bougeons pour montrer que les jeunes des banlieues ne passent pas leur vie à « tenir les murs », fumer et casser tout ce qui bouge. Nous avons des maisons de jeunes, l’Office municipal de la jeunesse d’Aubervilliers pour permettre aux enfants de voyager, de créer. J’ai pu bénéficier de ces voyages et ça m’a ouvert l’esprit. J’ai pu connaître d’autres pays. Cela dit, il y a un vrai choix à faire entre « tenir ton mur » et faire des études pour avoir un avenir prometteur. J’aurais pu rester chez moi à regarder la télé mais cette situation me pousse au contraire à aller plus loin, à dépasser tout ça.

Yanisse. Moi aussi j’habite en banlieue et je suis d’accord avec Wafa. Mais je suis un peu plus détaché de la vie de ma ville. Je suis moins dans la cité. Ça n’empêche pas que j’ai grandi avec les autres enfants et qu’il reste une fraternité. J’étudie à Paris, jpasse plus de temps que chez moi. Je ne fais pas vivre ma cité mais je me rends compte qu’il n’y a pas vraiment de libre choix dans l’orientation pour beaucoup de jeunes des cités. J’en connais qui sont très intelligents et qui finissent en BEP électrotechnique. Les orientations sont prédéterminées. Les conditions de travail ne sont pas optimales.

Thibault. À l’université, ce manque d’ouverture et de choix se vérifie. Plus on monte dans les études, plus on trouve des jeunes issus des classes moyennes supérieures. Les jeunes des milieux populaires se retrouvent dans les filières administratives parce qu’ils ont été refusés en BTS. Et c’est en banlieue que se concentre le plus fort taux de bac technologique.

Wafa. Sauf exceptions, j’ai l’impression qu’on veut que les jeunes de banlieue restent en banlieue. L’information sur les choix d’orientation n’est pas très ouverte. C’est pour ça que je me bats, que je suis dans les associations pour faire circuler l’information… Pour autant, je ne compte pas rester à Aubervilliers toute ma vie. Pas parce que ça ne me plaît pas, mais parce que, comme n’importe qui, j’ai envie de voir autre chose.

Thibault. J’habite à Villejuif. J’ai le sentiment que la banlieue alimente beaucoup de fantasmes médiatiques. On sent une sorte de curiosité, l’envie de savoir ce qui se passe derrière le périphérique. Mais sans qu’elle conduise vraiment à aller voir plus loin. Les médias parlent « des jeunes ». Mais les jeunes ne sont pas une catégorie sociale. Pour moi, les révoltes de 2005 ne sont pas dénuées de sens. Ceux qui y ont participé manquent d’organisation et n’ont pas la possibilité de prendre la parole au bon moment au bon endroit parce qu’ils n’ont pas les ressources sociales nécessaires. Il faut réfléchir à des formes d’organisation.

Revenons à votre parcours. Pensez-vous encore possible un changement de voie ?

Wafa. Non. J’aime énormément la filière communication. Je me suis très bien renseignée. J’ai des projets dans la publicité ou dans l’événementiel. Il me reste un an et demi pour faire le choix.

Yanisse. J’aimerais faire beaucoup de choses à la fois. Des études d’histoire, de sociologie, de philosophie… mais il faut être réaliste. Je ne pense pas que je changerai de domaine. Wafa voit un métier à la fin de ses études. En première année de physique chimie, beaucoup sont là par hasard, par défaut ou par passion, mais peu savent ce qu’il y a au bout. On ne connaît pas les possibilités de la filière. Et quand on voit les doctorants qui nous font cours, qui gagnent 1 500 euros par mois, cela ne vaut pas la peine… Faire huit ans d’études pour gagner le SMIC, c’est moyen.

Cette absence de perspectives concrètes est-elle source d’angoisse ?

Yanisse. Oui, quand même. La seule chose que je maîtrise, c’est de me donner les moyens de réussir à tout prix pour avoir le maximum d’options. À Paris-VI, le mastère de mathématiques est très reconnu. Il existe une forte sélection pour y avoir accès. Certains se contentent de passer leur semestre, je pense que c’est une erreur. En première année, la recherche est la seule voie que l’on connaît, alors qu’il doit bien exister beaucoup d’autres possibilités. Même si c’est un frein de ne pas y voir clair pour la suite, il faut essayer de mettre toutes les chances de notre côté.

Thibault. Je ne me sens pas spécialement angoissé par mon avenir. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire d’autre à part sociologie. Je suis « condamné » à faire de la recherche… Quand je suis entré à la fac, je savais où je mettais les pieds. J’aimerais aller jusqu’au bout du diplôme de sociologie. En ce qui concerne le monde du travail, c’est une autre affaire.

Avez-vous l’impression d’avoir encore beaucoup d’obstacles à franchir avant de trouver un métier ?

Wafa. J’ai l’impression d’être bien partie, d’avoir choisi la filière qui me correspond. J’ai énormément de motivation et de volonté.

Yanisse. Pour moi, l’obstacle principal, c’est la concurrence. En particulier avec les étudiants qui sont en classe prépa. On parle beaucoup de ces étudiants qui arrivent à la fac en troisième année et qui se placent tout de suite parmi les meilleurs. Ça risque d’être un problème.

Thibault. Plus que des obstacles, je vois plutôt des contraintes assez fortes dans le milieu de la recherche. Les contraintes de temps pour finir sa thèse par exemple. Les difficultés à obtenir des bourses ou des allocations de recherche. Si tout n’était qu’une question de volonté, cela irait… Mais ce n’est pas le cas.

Quel est votre futur rêvé ?

Yanisse. Avoir réussi à intégrer une bonne école, avoir trouvé un bon sujet de thèse, travailler dans ce que j’aime et bien gagner ma vie.

Wafa. Pour moi, c’est la même chose. Faire un métier que j’aime, travailler dans une boîte de publicité comme la prestigieuse TBWA. J’aimerais aussi fonder une famille, bien gagner ma vie et être propriétaire.

Thibault. Moi, je me vois dans la recherche. Et j’irai là où il y aura la possibilité d’exercer mon futur métier d’enseignant-chercheur.

(1) Loi sur les libertés et responsabilités des universités, dite loi Pécresse. Adoptée cet été, elle accroît l’autonomie budgétaire des universités.

Entretien réalisé par Marie-Noëlle Bertrand et Ixchel Delaporte Photos pierre Pytkowicz

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Tag(s) : #Société
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