Editorial par Maurice Ulrich
Civilisation
Saisi par le vertige des temps devant les pyramides d’où quarante siècles le contemplaient, Nicolas Sarkozy s’est vu en fondateur, semble-t-il, d’une politique de civilisation, rien de moins, et bien plus, selon lui, qu’une simple politique de gestion. On objectera que sa vision, pour l’instant, semble davantage s’épanouir dans un cercle de milliardaires et de stars du show-biz que dans la familiarité des idées des grands humanistes ou de la pensée des lumières, mais c’est ainsi. Lors de ses voeux lundi soir, le président, que l’on attendait - tout de même - sur des préoccupations telles que le pouvoir d’achat et autres banalités a posé en visionnaire.
Pour le quotidien il est vrai, le compte n’y est pas vraiment. Voici un mois déjà, la cote de confiance qui lui est accordée passait sous la barre des 50 %, à égalité à 49 % avec sa cote de défiance. 74 % des Français, selon un sondage plus récent encore, ne font pas confiance au gouvernement pour voir progresser leur pouvoir d’achat.
Ce qu’ils voient, en revanche, c’est la hausse du prix du gaz, la mise en place des franchises médicales… Tous ceux qui, dans cette période, particulièrement dans la grande distribution, ont tellement travaillé plus, ont-ils vraiment gagné plus, à la mesure de leur fatigue et du poids des heures sur leur vie de famille ? Les grèves récentes dans ce secteur sont une réponse. Qu’en sera-t-il demain si le travail du dimanche est généralisé et si la durée légale du travail est remise en cause ? C’est pourtant ce qui se dessine, avec l’approbation bien sûr du MEDEF, qui ne voit que des avantages à des accords passés entreprise par entreprise. Faut-il pour le coup être visionnaire pour imaginer ce qui se passera là où le personnel est le plus démuni et le plus sujet aux pressions ?
Pour la gestion, on retiendra que le président s’est davantage chargé jusqu’alors des affaires des plus riches, renvoyant les plus modestes à leurs angoisses de fin de mois, offrant aux miséreux, sur les quais de la Seine, une séance de matraque, fichant et expulsant hommes, femmes et enfants qui ne ressortissent pas de l’immigration « choisie », au bon-vouloir de l’économie libérale.
Ce qui commence à se voir aussi, c’est que le président Duracell, à s’agiter dans tous les sens, donne le sentiment que mal étreint qui trop embrasse. À vouloir être partout, il finit par n’être nulle part au point que les images que l’on retient le plus des six ou sept mois de son exercice sont celles de ses vacances. C’est fâcheux. D’où l’impression, lundi soir, que les piles commençaient à être un peu à plat. L’invocation dans ces conditions, s’il ne s’agissait que des attentes des Français, d’une politique « de civilisation » aurait autant d’effet qu’une danse de la pluie dans le désert des tartares d’où jamais rien ne vient.
Mais ce n’est pas que cela. Car ce que tente depuis des mois et des années Nicolas Sarkozy, ce n’est pas seulement une rupture avec le modèle social français, c’est une rupture culturelle et idéologique profonde avec ce qui a produit ce modèle. On a trop peu réagi à ses propos lors de sa visite au pape. La France, c’est bien plus que la chrétienté, c’est l’héritage de la pensée grecque de la démocratie, de l’humanisme de la Renaissance, de Spinoza, Voltaire, Montesquieu, la Révolution… Les religions, peut-être, peuvent parfois guider les âmes, mais ce qui fait la force des hommes, c’est leur liberté et leur capacité à construire, ensemble, le bien public. Dans le même temps qu’il chevauche le veau d’or, Nicolas Sarkozy renoue avec le conservatisme de la droite française et le néoconservatisme à l’oeuvre aux États-Unis. Dans la « politique de civilisation », on entend comme la rumeur d’un choc « des civilisations », pour soumettre le monde.
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