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Politique - Article paru le 31 décembre 2007 dans l'Humanité

enquête

L’agriculture écologique maltraitée par l’UE et la France

Dans les Côtes-d’Armor, les fermes herbagères dont les exploitants respectent l’environnement reçoivent deux fois moins d’aides européennes que les exploitations productivistes et polluantes.

Rostrenen (Côtes-d’Armor), envoyé spécial.

On pourrait la qualifier de ferme écologique de l’après-Grenelle de l’environnement. Sauf qu’elle n’a pas attendu l’automne 2007 pour produire proprement. Elle se situe sur la commune de Rostrenen, dans les Côtes-d’Armor, au coeur de cette Bretagne souvent décriée avec raison pour son productivisme agricole. La ferme de 90 hectares fait paître 70 vaches laitières dont s’occupent deux hommes à plein-temps et deux femmes à mi-temps. Jean-Marc Thomas et Daniel Corné en sont les exploitants, avec leurs épouses. Les deux couples sont associés dans un Groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC), ce qui permet à chacun de se libérer de la traite un week-end sur deux.

Les vaches, de race prim’Holstein, ont beaucoup de chance sur cette exploitation. L’herbe y est plus grasse et plus équilibrée qu’ailleurs et les bêtes ne sont pas soumises au régime intensif des usines à lait. Elles produisent une moyenne de 6 000 litres par an et par tête, quand le rendement moyen des exploitations intensives va de 8 000 litres à 10 000 litres dans les fermes de la région. Mais le prix de revient de chaque litre de lait est ici inférieur à la moyenne régionale et même nationale.

À l’instar d’André Pochon - qui fut un précurseur incompris dès le début des années 1980 dans le même département -, les membres du GAEC Douar en holl (La terre de tous) ont opté pour un système fourrager économe en engrais et en produits de traitement, tout en étant très productif. Qu’il ne fasse pas plus d’adeptes alors qu’il a fait ses preuves depuis longtemps semble assez surprenant. Plutôt que de faire pâturer les vaches dans un herbage composé seulement de graminées, on mélange ici des graminées avec des légumineuses : ray-grass et trèfle blanc pour être précis et pâturage par rotation du troupeau sur les parcelles tous les 45 jours environ.

« Entre le 40e et le 45e jour, l’herbe est dans une phase de croissance optimale au point qu’elle double parfois de volume et de poids en quelques jours, tout en gardant ses qualités nutritives. Les graminées fournissent l’énergie aux vaches laitières, tandis que les légumineuses apportent les protéines végétales. Du début du printemps au milieu de l’automne, la ration alimentaire des vaches est naturellement équilibrée, sans apport de tourteaux de soja importés. En hiver, un ensilage d’herbe préfanée s’ajoute à la ration de maïs et de betteraves quand la quasi— totalité des exploitations laitières utilisent le maïs ensilé pour la ration énergétique des vaches et doivent la compléter en protéines par des tourteaux de soja. Ici la ration de soja reste faible en hiver », explique Jean-Marc Thomas.

Alors que beaucoup de fermes laitières ont une mise aux normes environnementales nécessitant la construction d’une grande fosse à lisier, dans laquelle les déjections animales se mélangent à l’eau de lavage de la stabulation libre et de la salle de traite, le GAEC Douar an holl a opté pour de la paille sous les vaches. Sous la plate-forme à fumier, une fosse à purin récolte les déjections liquides. Cette méthode donne des éléments fertilisants beaucoup plus efficaces pour la fumure des parcelles de céréales et de betteraves. Sur 90 hectares de surface agricole utile, 65 hectares sont ici des prairies. Le GAEC cultive 3 hectares de betteraves, 12 hectares de maïs à ensiler et 13 hectares de céréales à paille. Et c’est là que nos exploitants écolos subissent une distorsion de concurrence au niveau des aides européennes par rapport à l’immense majorité des fermes laitières en France.

En effet, le maïs, comme les céréales à paille, bénéficiait des primes européennes à l’hectare depuis la réforme de la politique agricole commune de 1992. Lors de la réforme de 2003, ces primes ont été converties en droit à paiement unique (DPU) calculés sur la surface moyenne cultivée entre 2000 et 2002. Les fermes laitières intensives produisaient beaucoup de maïs avant la réforme. Elles ont donc perçu une dotation annuelle en DPU très supérieure aux fermes écologiques qui fonctionnent essentiellement à l’herbe.

Alors que la Commission européenne a justifié la mise en place des DPU découplés de la production au nom d’une meilleure prise en compte de l’environnement, les éleveurs titulaires de gros DPU n’ont aucune obligation de changer leur système fourrager mais ils peuvent le faire. Qu’ils le fassent ou pas, ils bénéficient désormais d’aides directes qui fonctionnent comme une distorsion de concurrence au détriment du système herbager respectueux de l’environnement. Drôle d’attitude de la part du Commission européenne, prompte à traquer partout les entorses à la concurrence « libre et non faussée ».

Jean-Marc Thomas et Daniel Corné ont fait partie de ces paysans bretons qui ont jeûné durant trente week-ends à Saint-Brieuc entre novembre 2006 et mai 2007. « Nous utilisons deux fois moins d’engrais azotés et cinq fois moins de pesticides qu’en système intensif. Nous voulions montrer à quel point la réforme de la PAC a eu des effets négatifs sur les systèmes herbagers respectueux de l’environnement, alors que la Commission européenne a vendu cette réforme au nom des mesures agri-environnementales », explique Jean-Marc Thomas. Depuis, la Confédération paysanne et plusieurs associations régionales ont produit un mémorandum à l’attention de la Cour de justice européenne. Mais nos paysans écolos espèrent surtout que le bilan à mi-parcours de la réforme de 2003, révisable en 2013, sera saisi comme une occasion pour réparer l’injustice que subissent les producteurs de lait qui se conduisent en pionniers dans le respect de l’environnement. « Le premier règlement européen, par son article 40, permettait aux États membres de corriger un certain nombre de discriminations. Les contrats agri-environnementaux étaient visés par cet article. La France en a fait une interprétation restrictive et introduit des distorsions de traitement selon le type de contrat et la date de souscription », dit le mémorandum, qui demande une revalorisation de l’aide laitière des fermes inscrites dans une démarche respectueuse de l’environnement.

Depuis qu’il est ministre de l’Agriculture, Michel Barnier exprime volontiers son souci de voir prospérer une agriculture plus respectueuse de l’environnement. Jusqu’à présent, il n’a pourtant pas donné suite aux questions que posent les producteurs de lait des Côtes-d’Armor alors que leur dossier est particulièrement solide et digne d’intérêt.

Gérard Le Puill

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Tag(s) : #Economie
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