enquête
« Oser penser par soi-même, c’est résister à toutes les formes d’emprises »
Que vous inspire le projet des Voraces ?
Philippe Meirieu. C’est
un projet extrêmement ambitieux culturellement.
Je dis ambitieux et essentiel
car une des tentations
catastrophiques consisterait à se cantonner à des savoirs purement fonctionnels et d’orienter les élèves systématiquement vers une culture technologique et industrielle, sous prétexte que ce sont des jeunes d’Aubervilliers.
Dans vos réflexions sur la pédagogie,
vous mettez en rapport le concept d’instruction et d’émancipation.
Comment s’articulent-ils ?
Philippe Meirieu. Certains considèrent l’instruction comme un formatage dans le seul but de s’approprier des savoirs techniques, coupés de l’intelligence du monde. C’est une conception taylorienne qui donne certains résultats. Mais l’émancipation ne dépend pas uniquement d’une réussite scolaire. Elle correspond plutôt à la capacité des élèves à vivre les apprentissages, l’instruction et la transmission des savoirs comme une démarche active. Ils sont alors capables de comprendre, au-delà d’un rapport marchand et bancaire, le monde dans lequel ils vivent pour s’émanciper de leurs propres préjugés, de toutes les formes de stéréotypes et de servitude.
Vous évoquez la nécessité de faire partager aux élèves à la fois une culture
de l’intime et une culture commune.
Ces éléments ne sont-ils pas les moteurs du désir d’apprendre ?
Philippe Meirieu. À travers une expérience comme celle des Voraces, l’école est capable de montrer aux élèves que ce qui les préoccupe à un niveau personnel, à l’instar des questions de l’amour, de la mort ou de l’avenir du monde, trouve écho sous diverses formes d’expressions artistiques et culturelles. Ces découvertes les aident à mieux se penser eux-mêmes. Les savoirs ne sont pas des obstacles semés sur le parcours de l’élève par un professeur sadique, dans l’espoir de le faire trébucher. Ces savoirs ont été élaborés par des hommes qui ont joué un rôle subversif dans l’histoire. Subversif parce qu’ils ont incarné des questions fondamentales et permis l’émergence d’interrogations nouvelles. Cela comporte une question fondamentale : l’école est-elle le lieu d’un savoir un peu fossilisé dont l’appropriation n’aurait d’autre objectif que de réussir les examens ou bien l’école est-elle
le lieu de la découverte et du partage d’une culture d’une humanité des hommes
en train de s’émanciper,
de penser leur destinée
et de créer des moyens
de la transcender ?
Vous considérez l’émancipation
comme une condition
du bon exercice
de la démocratie…
Philippe Meirieu. Le lien est clair. D’une part parce que, contrairement à d’autres régimes (théocratie, monarchie), le principe
de la démocratie consiste
en l’exercice du pouvoir par le peuple. Le lieu du pouvoir est vide par définition. Nul n’est habilité à l’occuper en permanence et nul ne doit avoir la prérogative d’y demeurer à jamais. On peut imaginer une dictature sans éducation émancipatrice. À l’inverse, on ne peut pas imaginer une démocratie qui ne se donne pas la peine d’aider les sujets à comprendre le monde et à s’y exprimer. À cet égard, l’émancipation reprend la vieille formule des lumières de Kant, « sapere aude ». Oser penser par soi-même, c’est résister à toutes les formes d’emprises des sectes, des clichés, de la télévision et des marques. Nike, Sony et les rouleaux compresseurs médiatiques qui exercent sur les jeunes une interdiction de penser. En ce sens, le principe de laïcité est particulièrement d’actualité car il s’agit bien d’une lutte contre toutes les formes d’idéologie allant du darwinisme au maillon faible. Les Voraces donnent ainsi aux élèves les moyens de résister contre l’emprise et la médiocrité.
Les projets culturels et éducatifs ont
des effets positifs. Pourtant, ils ne sont pas monnaie courante dans
les établissements. Pourquoi ?
Philippe Meirieu. C’est vrai mais heureusement certains font l’hypothèse formidable que la force et l’énergie des jeunes, en particulier ceux qui sont en difficulté, ne sont pas destructrices et qu’elles peuvent être métabolisées. C’est le pari de l’éducatif. Le chemin est long et les résultats ne se calculent pas. Dans une économie de l’efficacité, on ne peut pas évaluer avec précision l’efficacité de la prévention… Il faut donc que les collectivités locales soutiennent ceux qui font ce pari.
Dans votre livre, vous citez une formule
de Jean-Luc Godard : « C’est la marge
qui tient la page » en l’appliquant
à la pédagogie…
Philippe Meirieu. Oui, la pédagogie est toujours à la marge. Progressivement, il arrive qu’elle se développe et revienne au centre du système… Cette marge, ce sont les profs qui ne se résignent pas à des formes de cultures médiocres. On assiste à une politique étriquée de retour aux vieilles méthodes en oubliant que pour certains élèves la culture fait partie des fondamentaux et peut permettre de retrouver le goût des savoir-faire de base, le fameux « Lire, écrire, compter ». La culture s’avère être la meilleure manière de mobiliser l’intelligence et le dynamisme des élèves.
*Auteur de Pédagogie : le devoir de résister, 2007, ESF Éditeur.
Entretien réalisé par I. D.
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