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International - Article paru le 10 décembre 2007 dans l'Humanité

 

L’Afrique passe à l’offensive face à l’Europe

Lisbonne . Au sommet Union européenne-Afrique, les dirigeants africains refusent de plier face à un partenaire traditionnel dépassé par la nouvelle donne du continent.

Envoyée spéciale.

« L’Afrique n’est pas d’accord avec les accords de partenariat économique (APE). » Le président sénégalais Abdoulaye Wade est parti à la charge sur le principal sujet de contentieux entre les deux continents, lors de la conférence de presse qu’il a organisée samedi durant le sommet Union européenne-Afrique de Lisbonne. Et il n’a pas été le seul. Au-delà des discours repris par les Européens comme par les Africains sur la solidité du lien et sur l’obligation d’avancer ensemble, les APE ont fait l’objet d’une levée de boucliers générale.

Depuis quelques mois, l’UE accentue sa pression sur ses partenaires africains pour obtenir la signature de ces accords destinés à remplacer le régime de préférences commerciales actuellement en vigueur et dont le maintien au-delà du 31 décembre exposerait l’Europe à des amendes de pays tiers devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC). « Les échanges commerciaux n’ont de sens que quand il y a réciprocité et qu’ils conduisent à un véritable développement », a martelé Alpha Oumar Konaré, le président de la commission de l’Union africaine (UA). Condamnant la volonté européenne d’obtenir des signatures sélectives de certaines régions ou certains pays, il a parlé de « schémas d’une autre époque, contraire aux choix légitimes africains ». Il a demandé plus de temps pour négocier alors que déjà les pays exportateurs comme le Kenya ou la Côte d’Ivoire, menacés en cas de refus de voir leurs produits fortement taxés sur les marchés européens, ont accepté, certains à la veille du sommet, la signature d’accords intérimaires. Au passage, Konaré a décoché une flèche contre le projet d’Union méditerranéenne porté par le président Sarkozy, en soulignant la contradiction qu’il y a à vouloir développer des relations avec les seuls pays du pourtour méditerranéen.

Les dirigeants africains qui se sont exprimés publiquement ont également rappelé aux Européens que, désormais, ils n’étaient plus les seuls à s’intéresser au continent. « L’Afrique ne saurait être ni une chasse gardée ni un nouveau territoire à conquérir », a souligné Konaré, en dressant la longue liste des sommets que le continent a tenus depuis un an avec la Chine, l’Amérique du Sud, l’Inde, le Japon, la Turquie ou l’Organisation des États américains. « L’Europe a perdu la bataille de la compétition en Afrique », a même estimé le président Wade, faisant valoir que les produits européens étaient trop chers et leur administration trop lourde.

Évoqués par aucun des dirigeants européens, les passifs de l’histoire commune n’ont pas été oubliés. Sans suivre le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, qui avait réclamé vendredi « des compensations pour la période coloniale », le chef de l’État ghanéen, John Kuoffor, président en exercice de l’UA, a rappelé que « les relations entre les deux continents n’ont pas été heureuses ». « Il faut réparer cette injustice », a-t-il dit après avoir mentionné le commerce des esclaves, la colonisation et l’apartheid.

Les Européens sont apparus en retrait face à cette offensive. À côté des prises de parole africaines, les discours du président portugais, Socrates, et du président de la Commission européenne, Barroso, ressemblaient à un catalogue de bonnes intentions un peu abstraites. À l’exception du premier ministre irlandais, Bertie Ahern, qui a plaidé pour une prolongation des délais des discussions, l’Europe est apparue déboussolée face à la montée pourtant prévisible des critiques contres les APE. Dimanche matin, elle semblait se résoudre à lâcher du lest face à la fronde. « L’Europe est prête à continuer les négociations l’année prochaine » pour parvenir à la signature d’accords dont le but est de « renforcer l’intégration régionale et de véritablement développer l’Afrique », a déclaré le président Barroso. Mais cette proposition ne concerne que la finalisation des accords intérimaires déjà signés et, sur le fond, l’UE a campé sur ses positions, au nom d’une vision un peu abstraite du développement par le commerce. Du coup, elle n’a pas su faire valoir sa différence par rapport aux autres acteurs globaux présents en Afrique. Principal donateur d’aide à l’Afrique, l’UE, dont l’effort en matière de maintien de la paix a été salué par les Africains, est sans doute un des seuls partenaires du continent à se soucier, même si c’est de façon insuffisante, du sort et des opinions des populations. C’est le cas, par exemple, quand elle insiste sur les droits de l’homme, alors que cette position, souvent partiale, suscite l’ire de nombreux chefs d’État africains. Acculés, les Européens n’ont jamais renvoyé leurs homologues africains à leurs contradictions. Il aurait pourtant été facile de leur rappeler que les mêmes dirigeants qui, au nom du droit de l’Afrique à choisir ses représentants, ont menacé de boycotter le sommet si l’UE, cédant à la pression britannique, avait refusé la présence du président zimbabwéen Robert Mugabe, n’ont pas émis la moindre protestation quand, en novembre denier, la Chine a refusé de convier au grand sommet sino-africain de Pékin les pays du continent qui entretiennent des liens diplomatiques avec Taiwan.

Camille Bauer

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Tag(s) : #Monde
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