Les ambiguïtés jusqu’au bout du voyage en Algérie
Constantine (Algérie), envoyée spéciale.
« Musulmans », « chrétiens » et « juifs ». Tout au long du discours qu’il a prononcé hier à l’université Mentouri de Constantine devant un parterre d’officiels et d’étudiants triés sur le volet, Nicolas Sarkozy a usé quasi exclusivement de catégories religieuses pour désigner les peuples et les identités et exhorter les Algériens à se « tourner vers l’avenir ». Le lieu n’était évidemment pas choisi au hasard, et le chef de l’État a usé et abusé des multiples symboles et références historiques offerts par la ville des ponts, cité plusieurs fois millénaire.
Réitérant, dans cette ville qui fut autrefois celle de la plus importante communauté juive d’Afrique, sa ferme condamnation de l’antisémitisme, il l’a associée au rejet du racisme, et, plus curieusement, de « l’islamophobie », concept forgé, à l’origine, par les fondamentalistes religieux qu’il dénonce, pour verrouiller toute appréhension critique de la religion et disqualifier les revendications laïques.
En fait d’adresse à la jeunesse, cette allocution, non dénuée de clichés et d’approximations sur l’Algérie et son histoire, a donc finalement pris la forme d’une interpellation du « monde musulman » dans son ensemble, et d’un appel à « aller au fond des traditions et des croyances » pour trouver, avec « l’Occident », un « idéal humain » commun et rendre possible, autour de la Méditerranée, une « nouvelle Renaissance » inspirée du « miracle andalou ».
Le président français a exalté « une politique de civilisation qui ne produise pas seulement des progrès matériels, mais aussi des valeurs, […] de l’identité, […] de l’espérance ». Son leitmotiv, après son appel de Tanger à bâtir une Union méditerranéenne : faire de la « réconciliation » entre la France et l’Algérie un « pilier » de ce projet, comme la réconciliation franco-allemande permit la construction de l’UE, le « partage » de l’énergie nucléaire devant tenir ici, selon lui, la même place que le charbon et l’acier pour la CEE. La conclusion entre les deux pays d’un accord de coopération dans le domaine du nucléaire civil a été présentée pour l’occasion comme un acte fondateur, alors même que l’Algérie a déjà conclu de tels accords avec d’autres puissances, au premier rang desquelles les États-Unis.
une convention
sur dix ans
Nicolas Sarkozy a également insisté sur la signature d’une convention de partenariat global sur dix ans, qualifiée par l’Élysée de « traité d’amitié simplifié ». Parmi les propositions qu’il a avancées : la création d’une « université franco-algérienne » et celle d’un « office franco-algérien de la jeunesse ». Aux étudiants qui rêvent de décrocher l’impossible sésame qu’est devenu le visa pour poursuivre des études en France, il a réitéré la promesse rituelle, mais sans effets, de « faciliter la circulation » entre les deux rives de la Méditerranée, en échange de l’appui d’Alger dans la « lutte contre l’immigration clandestine ».
le poids du passé colonial
Évoqué à Alger, le passé colonial a également fait l’objet d’un développement soupesé avec précision. S’il a dit voir dans le système colonial « une entreprise d’asservissement et d’exploitation », le président de la République a répété que « beaucoup de ceux qui étaient venus s’installer en Algérie étaient de bonne volonté et de bonne foi ». « De part et d’autres il y a eu des douleurs », a-t-il insisté, en citant les combattants de l’indépendance, les victimes de la « répression aveugle et brutal », les victimes civiles des attentats et les populations contraintes au départ.
Évoquant, les massacres de civils d’origine européenne qui accompagnèrent l’insurrection du 20 août 1955, invoqués par l’armée pour justifier la guerre totale contre les insurgés, puis par les lobbies de mémoire pour illustrer « la barbarie fellagha », Nicolas Sarkozy a parlé d’un « déferlement de haine et de violence, […] produit de l’injustice que depuis plus de cent ans le système colonial avait infligée au peuple algérien ». Il a rendu, enfin, un hommage appuyé aux Algériens qui combattirent pour la libération de la France pendant la Seconde Guerre mondiale.
Alors qu’il devait recevoir à son retour, hier soir à Paris, les associations de rapatriés et de harkis à l’occasion de la journée d’hommage qui leur est dédiée, l’entourage du chef de l’État se défend, sur cette question du passé colonial, de tout « double langage ». Et l’on affiche, à l’Élysée, la volonté d’ouvrir, après la remise des plans de mines par l’armée française il y a quelques semaines, la volonté d’ouvrir « d’autres » dossiers, comme celui de la dépollution des sites des premiers essais nucléaires français dans le Sahara.
Rosa Moussaoui
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