Sarkozy tente de déminer le terrain de la mémoire
Alger, envoyée spéciale.
Un système « profondément injuste, contraire aux trois mots fondateurs de notre République : liberté, égalité, fraternité. » Ainsi Nicolas Sarkozy a-t-il qualifié, hier et lundi soir, à Alger, le système colonial. Ces déclarations ont été présentées par l’Élysée comme un signe fort de la volonté du président de la République de tourner la page du « contentieux » sur le passé colonial et de la guerre des mémoires ouverte en 2005 par le vote de la loi sur les « aspects positifs » de la colonisation. Elles étaient, surtout, destinées à détendre le climat de tension dans laquelle s’est ouverte cette visite d’État.
Et il est vrai qu’au premier abord, elles semblent trancher avec des discours comme celui que le candidat de l’UMP prononça à Caen le 9 mars dernier. « La vérité c’est qu’il n’y a pas eu beaucoup de puissances coloniales dans le monde qui aient tant oeuvré pour la civilisation et le développement et si peu pour l’exploitation. », avait-il lancé alors.
Mais sur le fond, la politique mémorielle du président de la République n’a pas connu, à Alger, de bouleversement majeur. Comme au Sénégal, en juillet dernier, il a appelé, tout en jugeant le système colonial « mauvais », à le distinguer des hommes, qui firent perdurer ce système, ces colons « bâtisseurs », « dont certains étaient sincères », évoqués à Dakar. Nicolas Sarkozy a salué à plusieurs reprises « la mémoire de toutes les victimes » mais sans hommage explicite aux victimes algériennes. Il a en revanche maintes fois évoqué « ceux qui furent contraints d’abandonner la terre où ils avaient vécu », convoquant pour cela Albert Camus, sur les pas duquel il s’est rendu sur le site de l’antique Tipaza.
Proposant aux Algériens un « travail commun » pour « réconcilier les mémoires », Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à renvoyer dos à dos colonisateurs et colonisés. « Oui, des crimes terribles ont été commis tout au long d’une guerre d’indépendance qui a fait d’innombrables victimes des deux côtés », a-t-il répété. Alors que les inquiétudes, en France, sont loin d’être dissipées quant à l’emprise de lobbies de nostalgiques de l’Algérie française sur la « fondation pour la mémoire des combats en Algérie, au Maroc et en Tunisie » créée par la loi du 23 février 2005, et qui doit bientôt voir le jour, le chef de l’État a pourtant appelé à bannir « l’instrumentalisation » et à « confier aux historiens algériens et français la tâche d’écrire ensemble cette page d’histoire tourmentée. Il a également insisté sur la remise, quarante-cinq ans après l’indépendance, des plans de mines posées par l’armée française, et promis d’ouvrir ddossiers, comme celui de l’accès aux archives.
Apprécié comme un pas en avant par une partie de la presse algérienne, ce discours a été jugé, en revanche, « insuffisant » par les autorités. Cette apparence de mise au point faite, Nicolas Sarkozy a surtout exhorté les Algériens à se « tourner vers l’avenir ». Établissant un parallèle avec la réconciliation franco-allemande, le président français a proposé aux Algériens un partenariat économique « gagnant-gagnant » supposé traduire une nouvelle ère des relations entre les deux pays. Un discours qui a séduit le patronat du pays, qui espère tirer profit des investissements et du savoir-faire des entreprises françaises, ainsi que le patronat français, qui a vu se concrétiser la plupart des contrats annoncés, à l’exception, pour GDF, de celui d’un milliard de dollars sur l’exploitation du gisement de Touat, dont la signature est officiellement « différée ». Mais cette visite, c’est le moins que l’on puisse dire, n’a pas soulevé l’enthousiasme d’une population qui voit surtout en Sarkozy l’homme de « l’immigration choisie » et des tests ADN. Les grands panneaux, aux bords des routes, à l’effigie du président algérien et de son homologue français, et la foule clairsemée des militants convoqués pour agiter des drapeaux dissimulaient mal un accueil glacial, aux antipodes de celui réservé en 2003 à Jacques Chirac.
Rosa Moussaoui
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