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International - Article paru le 3 décembre 2007 dans l'Humanité

Une mémoire sous tension

Algérie . Alors que Nicolas Sarkozy arrive à Alger, des voix s’élèvent, pour demander un acte de reconnaissance officielle des crimes commis pendant la guerre d’Algérie.

« Se tourner vers l’avenir. » Tout au long de la semaine qui a précédé l’arrivée de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui, à Alger, les proches du chef de l’État n’ont eu que cette exhortation à la bouche, pour tenter de désamorcer la revendication grandissante de reconnaissance des crimes commis pendant la colonisation et la guerre d’Algérie. Mais que vaut-elle, quand le contentieux lié au passé colonial continue d’empoisonner les relations entre l’ancienne métropole et l’ex-colonie et de peser sur les populations des deux pays ?

la France et les hommages sélectifs

« Je ne viens ici ni pour blesser ni pour m’excuser », lançait le président de la République, le 10 juillet dernier, lors de sa visite éclair à Alger. Avant de plaider pour un « travail de mémoire dans la dignité et l’objectivité, à l’abri des polémiques et des tentatives d’instrumentalisation politique ». Instrumentalisation. C’est précisément là le problème. Depuis plusieurs années, la puissance publique, en France, prête main-forte à une vaste entreprise de réhabilitation d’un système, le colonialisme, pourtant condamné par l’histoire. Loi du 23 février sur le « rôle positif » de la colonisation. Octroi d’indemnisations aux ex-terroristes de l’OAS en cavale. Appui de municipalités UMP à l’érection de stèles en hommage à Degueldre, Piegts, Dovecar et Bastien-Thiry. Inauguration de « centres de documentation » et de monuments dédiés à la glorification de « l’oeuvre coloniale », comme à Perpignan et bientôt à Sète, en présence de maires, de députés, de ministres. Pressions sur les historiens. « L’objectivité » sarkozienne est à sens unique. Et la liste est longue des initiatives prises, avec l’assentiment silencieux ou l’aide active des autorités, par ceux que les historiens Alain Ruscio et Sébastien Jahan baptisent les « aspects-positifateurs » (1). « La colonisation fut une entreprise de meurtre, d’exploitation, avec une sorte d’apartheid, rappelle Henri Alleg. Pour des raisons politiciennes, les gouvernants flattent l’esprit colonial qui subsiste en France. C’est une insulte pour ceux qui ont perdu les leurs, c’est bouleversant pour les Algériens, pour tous ceux qui ont souffert, mais aussi pour leurs descendants. Si ce contentieux n’est pas réglé, poursuit l’auteur de la Question, il sera difficile d’aller plus loin dans les relations entre les deux pays. Des gestes de reconnaissance de la vérité historique sont dans l’intérêt des deux pays. » Aux antipodes de tels gestes, quarante-cinq ans après la fin d’une guerre sanglante, la France multiplie les hommages en direction d’une seule catégorie de victimes, les harkis et les rapatriés, prenant ainsi le risque d’alimenter une dangereuse guerre des mémoires.

une Manipulation symétrique

Quant à ceux qui revendiquent, sur les deux rives de la Méditerranée, non pas de dérisoires « excuses », mais la reconnaissance officielle de faits historiques établis, comme l’usage institutionnalisé de la torture par l’armée française, ils se voient opposer le refus d’une « repentance » ou d’une « pénitence » que personne, pourtant, ne demande. Le président de la République n’est pas le dernier des acteurs de cette offensive idéologique « (Le colonisateur) a pris mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges (…). Je veux le dire ici, (…) tous les colons n’étaient pas des exploiteurs, lançait-il le 26 juillet à Dakar. Il y avait parmi eux (…) des hommes de bonne volonté, (…) qui croyaient remplir une mission civilisatrice, (…) qui croyaient faire le bien. ». La visée d’un tel discours ? Dédouaner l’ex-métropole de ses responsabilités dans les crises auxquelles sont confrontées les ex-colonies. Mais aussi construire un récit national exaltant la grandeur française, quitte à surfer sur une rétrograde nostalgie de l’empire.

Côté algérien, l’instrumentalisation a aussi libre cours. « Les deux pouvoirs manipulent cette histoire de façon symétrique, analyse Saïd Saâdi, président du RCD. Sarkozy cherche à donner des gages à la droite dure, voire à l’extrême droite. En Algérie, le pouvoir, à la recherche d’une légitimation de sa tutelle, manipule ce passé pour détourner l’attention du désastre économique et social dont il est comptable. » Manipulations symétriques, qui n’empêchent pourtant pas des citoyens des deux rives de la Méditerranée de s’unir autour de la revendication d’une mémoire enfin partagée. En témoigne l’appel « France-Algérie : dépasser le contentieux historique », lancé par 160 personnalités algériennes et françaises, à la veille de cette visite d’État pour demander à la France de regarder le passé en face. Une condition sine qua non pour construire l’avenir et écrire une nouvelle page des relations entre les deux pays.

(1) Sebastien Jahan

et Alain Ruscio, Histoire de la colonisation, réhabilitations, falsifications et instrumentatlisation,

éditions les Indes savantes, 2007, 32 euros.

Rosa Moussaoui

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Tag(s) : #Monde
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