Les salaires restent tabous
C’est le branle-bas à l’Élysée. Que pourrait-on bien faire pour désamorcer le mécontentement qui enfle de jour en jour sur le pouvoir d’achat ? Au Palais, lors de réunions jusque tard le soir, nous dit-on, le chef de l’État et ses ministres planchent ardemment sur le sujet. Président, ministres, conseillers multiplient les déclarations affichant la plus grande compréhension pour l’inquiétude numéro 1 des Français.
Comment rassurer l’opinion
Avant-hier, Nicolas Sarkozy a ainsi promis « des initiatives pour répondre à (cette) angoissante question ». Hier, dans le Point, son conseiller spécial Henri Guaino s’affirme haut et fort « contre les politiques d’austérité et contre une vision strictement sacrificielle de la politique », remarquant que « cela fait trente ans que les Français, dans le public comme dans le privé, font des efforts pour accroître leur productivité, améliorer leurs compétences, supporter la précarité. Sans oublier les sacrifices en termes de pouvoir d’achat ». Non, le drapeau de la CGT ne flotte pas encore sur l’Élysée, mais le credo du candidat Sarkozy, « je serai le président du pouvoir d’achat », reste bien de mise. À une différence près : il ne s’agit plus cette fois de gagner des voix mais d’endiguer le mouvement de déception suscité par sa politique, et la contestation qui monte. Le dernier sondage publié hier (IPSOS pour les Échos) confirme les précédents : 44 % des Français s’attendent à une baisse de leur pouvoir d’achat dans les mois qui viennent. En six mois, entre juin et novembre, soit le temps de voir le sarkozysme à l’oeuvre, la proportion de personnes plaçant le niveau de salaire en tête de leurs préoccupations est passée de 46 % à 51 %. Et de plus en plus nombreux sont ceux qui passent de l’opinion à l’action : on vient de le voir avec la forte mobilisation des fonctionnaires mardi, et on le constate avec la multiplication des grèves pour les salaires dans le privé (hôtesses d’Air France il y a peu, salariés de Yoplait, du Crédit Lyonnais ces jours-ci, etc.).
Le message des sondés comme des grévistes est limpide : avec la politique suivie, les mesures prises depuis juin dernier, le compte n’y est pas. Et pour cause. Ce premier semestre sarkozyen a d’abord été celui des occasions (délibérément) manquées de changer la donne financière pour les revenus les plus modestes : pas de coup de pouce pour le SMIC, ni pour les bénéficiaires d’allocations sociales (RMI, allocation handicapé, allocation de rentrée scolaire, etc.). Quant à la mesure phare du programme présidentiel, la fameuse défiscalisation des heures supplémentaires (voir article page suivante), elle est à la fois si sélective et d’un impact sur la feuille de paye si limité qu’elle suscite des interrogations au sein même de l’UMP. Bref, alors que, depuis de longues années, dans le secteur privé et, plus encore, dans la fonction publique, le pouvoir d’achat est en berne (voir nos infographies), il est difficile pour les salariés de croire aujourd’hui en une quelconque « rupture » en la matière. D’autant que, parallèlement, les prix des produits pétroliers et alimentaires flambent - l’inflation atteint le rythme de 2 % sur un an. Et que, s’il s’avère incapable d’améliorer sensiblement les rentrées financières de la grande majorité de ses concitoyens, le nouveau pouvoir excelle à …alourdir leurs charges : par exemple avec les nouvelles franchises médicales, votées hier à l’Assemblée, applicables dès le 1er janvier, avec la suppression de l’exonération de redevance télé pour quelque 700 000 personnes à revenus modestes, et, un peu plus tard, sans doute, avec la TVA « sociale », projet non abandonné, seulement reporté…
En panne de solutions
Quelles nouvelles mesures Nicolas Sarkozy annoncera-t-il ? Plusieurs pistes sont évoquées, au-delà de la pression déjà engagée sur les prix (via une plus grande liberté donnée à la grande distribution) dont la portée ne fait guère illusion. Un déblocage anticipé de l’épargne salariale (« coup » déjà joué en 2004) serait envisagé, mais cela ne concernerait, inégalement, qu’une minorité de salariés bénéficiaires de ce dispositif, et, surtout, ne changerait rien aux salaires. Après les heures sup, les primes de fin d’année pourraient à leur tour, dit-on, être exonérées de charges sociales et fiscales. Creusant ainsi un peu plus le déficit de la Sécu. Sur la table également, l’idée, déjà avancée par le chef de l’État en septembre, de conditionner les exonérations de charges patronales à l’engagement de négociations salariales dans les branches. Mais pas à des accords assurant effectivement des augmentations aux salariés… Aux fonctionnaires, on fait par ailleurs miroiter la possibilité d’un rachat de leurs jours de repos non récupérés. On pourrait encore ajouter la prime à la casse pour les véhicules anciens, le même constat demeurerait valable : avec toutes ces pistes, Sarkozy tourne soigneusement autour du pot. Pas question pour lui de viser une hausse, claire et nette, des salaires - autrement dit de la valeur du travail au sens plein (la rémunération versée pour une même quantité de travail). En déclarant mardi à l’Assemblée que « la France ne distribuera plus de richesses aux Français que si elle est capable d’en produire », François Fillon a indiqué qu’en tout état de cause le cap serait maintenu : « travailler plus » pour, au mieux, espérer maintenir son pouvoir d’achat. Pas question donc de partager autrement les richesses actuellement produites, par exemple en revenant sur le paquet (fiscal) cadeau envoyé l’été dernier aux plus favorisés. Pas question non plus dun nouveau mode de croissance, pour « augmenter le gâteau », en commençant par promouvoir l’augmentation des salaires dont le pouvoir d’achat, rappelons-le, est le premier moteur de l’économie.
Yves Housson
consultez notre page d’infographies (en format PDF)
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)