L’art russe : passé et présent
Un petit écran vidéo est posé à plat sur le dessus d’une sorte de table en carton. On voit Lénine dormir, comme en son mausolée. Soudain le dormeur s’agite, tousse, se retourne, puis revient au calme. C’est à la Maison Rouge, à Paris, l’une des oeuvres les plus symptomatiques de l’exposition en cours consacrée à l’art politique en Russie, de 1972 à aujourd’hui. Ce Lenine Turning, dû au collectif Blue noses, qui a également réalisé une compilation de vidéos reprenant des images d’archives, des extraits de films d’Eisenstein, des marionnettes, avec des musiques de Prokofiev ou Chostakovitch, est une oeuvre très récente.
comptes et mécomptes à régler
Les artistes russes, c’est clair, n’en ont pas fini avec le passé et la période ouverte par la révolution de 1917 avec le résultat que l’on sait. Les comptes et mécomptes à régler avec l’histoire et ses fantômes sont légion. Tout aussi symptomatique et tout aussi récente, une vidéo d’un autre collectif, appelé Blue soup - le bleu, décidément… -, montre simplement un fauteuil blanc comme un suaire, près d’une porte, dans ce qui pourrait être une pièce vide d’un palais. On pense évidemment au Kremlin, au moins à un lieu de pouvoir. La clenche tourne, on entend des pas lourds à l’extérieur, une fois la porte ouverte un semblant de fumée, comme une ombre, enveloppe le fauteuil, la porte claque… Le tout, curieusement, crée le sentiment d’une présence oppressante, suggère l’idée que quelque chose de lourd s’est passé, peut se passer encore. C’est véritablement spectral.
le mouvement Sots art
L’expo, cependant, commence avec les années 1970. La révolution d’Octobre avait fait naître de formidables espoirs chez les artistes et les créateurs, dans le monde entier. Isadora Duncan danse en URSS, Chagall y retourne et anime une école d’art… L’embellie sera brève. En quelques années l’esthétique officielle devient le réalisme socialiste, et cela pour des décennies. Les artistes doivent exalter la grandeur de la classe ouvrière, la production, puis bientôt la seule grandeur de Staline qui va incarner l’URSS à lui tout seul. Des grands créateurs sont suspects. Les médiocres prennent le pouvoir dans les institutions. De grandes oeuvres naissent cependant, mais au prix de contradictions et d’arrangements. Après la mort de Staline, dans cette période qu’Ilya Ehrenbourg appellera le « dégel », l’art se libère un temps. C’est aussi la période où Khrouchtchev loue la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch, de Soljenitsyne. Puis le gel revient.
C’est seulement dans les années 1970 que va naître le mouvement Sots art, qui va jouer des modèles de l’art officiel, les détourner, suscitant des rencontres et des confrontations avec les courants artistiques dans le monde. De grands noms marquent cette période. Boris Orlov, avec un Canon-charrue, objet idéologique non identifié. Léonid Sekov, avec de nombreuses oeuvres dans l’expo, dont une énorme Serrure absurde. Alexandre Kossolopov, avec une Trinité réunissant Lénine et Jésus tenant Mickey par la main. Ou encore avec des enseignes singeant celles de Mcdo et de Coca en y ajoutant la figure de Lénine… Grisha Brouskine, avec des personnages en acier inoxydable représentant des archétypes de l’iconographie soviétique : le militant, le jeune garçon, etc. L’art n’est pas le moins vivant dans la guerre contre le pouvoir et ses mythes. Nombre d’oeuvres fortes en sont nées, qu’il est stimulant de découvrir. Dans le même temps, de nouveaux courants apparaissent dans l’art russe actuel et ils ne sont pas moins innovants. Ainsi Oleg Kulik, avec une installation appelée l’Animal politique, Alexei Kallima avec quatre grandes peintures appelées Deux camarades. Kallima est né à Groznyï en 1969, ses deux camarades sont sans doute des combattants tchétchènes. Les artistes russes ont à s’expliquer avec le passé, mais aussi avec le présent…
La Maison rouge. Fondation Antoine de Galbert (10, boulevard de la Bastille, Paris 12e). Jusqu’au 20 janvier.
Maurice Ulrich
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