sur les traces de l’esclavage
« S’entendre, enfin, sur une mémoire partagée »
Votre ville accueille la troisième édition du Gorée Diaspora Festival. Quel est l’objectif de cette manifestation ?
Augustin Senghor. Cette manifestation a été créée, il y a trois ans, par les associations de l’île de Gorée, en partenariat avec la municipalité, pour contribuer à l’oeuvre de mémoire de la traite négrière. À travers ce festival, nous voulions ouvrir la porte du retour, en opposition à la fameuse Porte du voyage sans retour qui se trouve à la Maison des esclaves de Gorée. L’idée était de provoquer, par l’entremise de cet événement, le retour des descendants d’esclaves noirs. Il s’agit aussi d’élargir notre horizon, de faire passer Gorée du statut de simple sanctuaire de l’esclavage à celui de lieu de rencontre entre tous les peuples, pour échanger sur la mémoire de l’esclavage, non pas dans un souci de mémoire contemplative, mais pour tirer les leçons de cette tragédie.
Pourquoi avoir lié ce festival, cette année, au colloque sur la traite organisée par l’Association des descendants d’esclaves noirs et leurs amis, basée en France ?
Augustin Senghor. Nous travaillons avec l’ADEN depuis plusieurs années. J’avais eu la chance, en venant en France, de rencontrer Marcel Rosette, ancien sénateur communiste, et président de cette association. Il s’agit, en s’appuyant sur les connaissances scientifiques qui seront exposées lors de ce colloque, de s’entendre, enfin, sur une mémoire partagée. Cela me paraît fondamental.
Comment la population de Gorée vit-elle la charge symbolique de cette île ?
Augustin Senghor. Gorée est une île avec son histoire, mais aussi avec sa communauté vivante, qui joue, elle-même, un rôle de témoin de l’histoire. L’exemple vivant en est Babacar Joseph Ndiaye, conservateur de la Maison des esclaves. Il n’est pas historien de formation, mais c’est à lui que l’on doit l’inscription de Gorée au patrimoine mondial, ainsi que le rayonnement de la Maison des esclaves. L’autre exemple fort, c’est ce Gorée Diaspora Festival. S’il est l’affaire de la population, c’est qu’elle a bien compris la profondeur du rôle de Gorée dans la traite négrière, mais aussi son propre rôle pour valoriser cette mémoire.
Comment voyez-vous la résurgence, en France, d’un discours qui nie les conséquences de l’esclavage, puis du colonialisme, sur la situation de l’Afrique actuelle ?
Augustin Senghor. Certains sont tentés de se réfugier dans une approche amnésique de la mémoire de la traite négrière, quitte à nier des faits avérés. Nous avons été meurtris par le discours du président français, en juillet dernier, à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. Loin de moi l’idée de stigmatiser l’homme en lui-même. Mais dans son contenu, ce discours rétrograde témoigne d’une méconnaissance des réalités passées et actuelles. Il faut lutter contre cette tentation, contre ce courant révisionniste qui existe et s’exprime. Par la promotion d’une mémoire partagée. Mais aussi en nous tournant résolument vers un monde de compréhension mutuelle, de tolérance entre les peuples. C’est de cette manière-là que l’on peut combattre ceux qui travaillent à imposer l’amnésie collective. Les laisser faire ce serait laisser la porte ouverte à d’autres crimes.
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
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