De l’or dans les tuyaux
C’est un vrai pavé dans l’eau du robinet qu’a jeté l’Union fédérale des consommateurs (UFC)-Que choisir, en publiant, ce mois-ci, la deuxième vague de son enquête exclusive sur le prix de l’eau en France. La première enquête de ce type, parue en janvier 2006, avait déjà suscité de nombreuses réactions des acteurs concernés. L’UFC-Que choisir dit avoir tenu compte des remarques formulées pour, lorsque les éléments apportés l’ont permis, affiner sa méthode d’enquête afin d’évaluer les coûts de distribution et d’assainissement de l’eau potable acheminée aux particuliers, et calculer les marges réalisées par les opérateurs, publics (régies, gestion directe…) ou privés (délégations à des entreprises spécialisées).
Si, à en croire la Fédération professionnelle des entreprises de l’eau (FPEE), qui représente notamment les intérêts privés des deux multinationales géantes du secteur que sont Veolia et Suez-Lyonnaise des eaux, la France ferait « figure de bonne élève », avec un prix moyen raisonnable en Europe de 2,92 euros au mètre cube, il ressort de l’enquête UFC-Que choisir une grande disparité des prix pratiqués aux consommateurs, sans que ceux-ci ne puissent, le plus souvent, se faire une idée précise du coût de revient réel de l’eau qu’ils paient et de la justification des charges.
Des résultats à recouper avec d’autres études récentes, comme le rapport Tavernier. Même si la régie publique n’est pas la garantie en soi de tarifs serrés, étant fonction des choix politiques des collectivités, ce rapport fait état d’une différence de 23 % des prix pour les communes et de 44 % pour les communautés d’agglomération, à l’avantage de la gestion publique. Dans les villes ayant choisi le retour à ce type de gestion, comme Grenoble ou Cherbourg, les baisses constatées sont de l’ordre de 30 %… Au coeur du scandale du prix de l’eau, on retrouve donc immanquablement les profits immenses réalisés dans la plus grande opacité sur le dos du consommateur par les multinationales.
Pour l’UFC-Que choisir, ce manque de transparence dans la fixation des prix est l’un des problèmes récurrents auxquels se heurte le consommateur. Placés dans une inégalité de fait faute d’un service public national unifié et d’une péréquation tarifaire garantissant un même prix pour tous, les usagers paient leur mètre cube d’eau courante dans des proportions variant parfois de 1 à 7, selon l’endroit où ils résident ! Les marges réalisées par les opérateurs varient elles aussi beaucoup, sans qu’il soit toujours aisé d’en cerner les causes. L’association regrette ainsi « que la question du coût de revient de l’eau fasse l’objet de peu d’études précises de la part des pouvoirs publics ».
Dans la pratique, les différences des prix recouvrent bien sûr des situations très hétérogènes : différence de mode de gestion, de densité démographique, de qualité de la ressource naturelle, d’équipement sanitaire, d’état et d’étendue du réseau… Mais la mainmise sur le marché de quelques opérateurs privés fausse les règles. Le Conseil de la concurrence a ainsi observé que le délégataire en place « est souvent seul à présenter une offre ». Et « même lorsque les deux plus grands groupes sont en concurrence lors du renouvellement d’une délégation, ce facteur ne suffit pas, en général, à lui seul, à réduire sensiblement les prix ». Au point que le haut-conseil du secteur public n’hésite pas à parler de « monopole de fait »… En d’autres termes, le prix pratiqué (et la marge réalisée) sera dicté par l’entreprise à la collectivité, faute pour celle-ci de pouvoir aller voir ailleurs… Pour l’UFC-Que choisir, c’est donc tout l’intérêt des élus de pouvoir disposer en face « d’un sérieux projet de retour en régie ». C’est-à-dire de faire vivre concrètement l’alternative entre gestion publique et gestion privée.
Sébastien Crépel
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