Rome se ferme aux Rom
Rome, correspondance particulière.
Dans le campement rom de Tor de Cenci, aux portes de la capitale italienne, sur la route menant à la mer, les autorités municipales viennent de terminer le recensement. Pour 140 personnes ayant le droit de vivre dans ce camp aménagé, avec eau courante et chauffage dans des préfabriqués concédés par la mairie, ils sont désormais 350. Les 210 derniers arrivés, surtout des familles nombreuses de Rom, seront délogés. L’évacuation est annoncée pour la première fois. Pour eux va donc commencer la galère des campements de fortune qui surgissent un peu partout dans la ville. Sur la grève du Tevere et de l’Aniene, en plein centre ou en périphérie. Pour se protéger du froid : couvertures, carton, tentes de camping. Avant d’être à nouveau délogés, généralement suite aux protestations des voisins.
la plus grande communauté d’étrangers en Italie
« Nous n’avons rien fait, pourquoi ils nous délogent à nouveau ? », se demande une mère avec quatre enfants, obligée de ramasser ses pauvres affaires et de quitter un campement en banlieue. Elle et ses enfants en sont au troisième déménagement en deux mois. Ils sont Rom de Roumanie. Marcel, son mari, travaille en Italie depuis trois ans, comme ouvrier à la journée dans le bâtiment : le matin il se lève à 4 heures pour aller chercher du boulot aux points de rencontre, là où les petits patrons viennent recruter la main-d’oeuvre au plus bas prix : 30 ou 40 euros pour douze heures, au noir. « J’ai pris le risque de faire venir la famille cette année, car nous sommes finalement en Europe », dit-il, évoquant l’entrée de son pays dans l’Union. « Mais je crains qu’ils ne doivent repartir car on n’a pas les moyens… »
D’après la Caritas, la plus puissante des organisations catholiques de solidarité, à côté des 6 500 Rom et Sinti de différentes nationalités qui vivent dans les camps autorisés, 5 000 à 6 000 personnes survivent à Rome dans des campements précaires : des immigrés venus surtout de l’Est, dont les Roumains arrivés en nombre après l’adhésion de la Roumanie à l’UE qui forment désormais la plus grande communauté d’étrangers en Italie. Certains d’entre eux vivent de petits délits et larcins. Les jeunes Roumains, parfois, se montrent très violents. Or, la droite fait campagne depuis toujours sur l’insécurité et la peur de l’étranger. « Nous avons déplacé plus de 5 000 personnes ces dernières années », déclare Walter Veltroni, le maire de Rome, qui vient d’être élu secrétaire général du Parti démocrate issu de la fusion d’anciens communistes (DS) et centristes, successeur désigné de Romano Prodi à la tête d’une coalition de centre gauche qui pourrait changer de visage.
C’est dans un de ces camps, à Tor di Quinto, sur la rive du Tevere, qu’avait trouvé refuge le jeune Roumain d’origine Rom arrêté pour le viol présumé et le meurtre de Giovanna Reggiani, une femme de quarante-sept ans massacrée il y a dix jours alors qu’elle rentrait chez elle. Immédiatement le camp a été démantelé par la police sur décision de Veltroni et du ministère de l’Intérieur, en une action de représailles visant non pas l’assassin, mais ses concitoyens. D’autres campements ont été par la suite démantelés à Rome dans une atmosphère marquée par une montée alarmante de sentiments xénophobes, jusqu’au raid raciste contre trois Roumains à Tor Bella Monaca, une autre banlieue de Rome : l’une des victimes a été grièvement blessée à coups de couteau ; les agresseurs seraient d’extrême droite. Ainsi la haine de l’autre prospère. Les groupuscules néofascistes se réorganisent avec pour mot d’ordre de « chasser les étrangers », peint sur les murs de certaines banlieues autrefois ancrées à gauche. On trouve des menaces proférées contre les « Roumains » et « Tziganes » signées par la croix gammée. Le leader de l’Alliance nationale post-fasciste Gianfranco Fini s’est fait filmer alors qu’il survolait les camps « illégaux » dans un avion privé, nourrissant une polémique avec Veltroni qui venait de visiter un de ces campements. « On ne les visite pas, on les démantèle », a déclaré Fini. Veltroni, en effet, fait l’un et l’autre.
« éviter d’autres réactions racistes »
La réponse du centre gauche a été de promulguer un décret d’urgence sur l’expulsion des ressortissants de l’Union européenne, traités d’un jour à l’autre comme s’ils étaient devenus extra-communautaires. Une mesure imposée de facto par le maire de Rome et par le ministre de l’Intérieur Giuliano Amato, chef de file de la ligne dure, au président du Conseil Romano Prodi et au gouvernement. C’était justement, a-t-il justifié, pour « éviter d’autres réactions racistes ». D’autres opérations de police, contrôles et évacuations, ont ainsi été organisées un peu partout dans la Péninsule. Des dizaines d’expulsions ont été signées par les préfets. Cette démarche a provoqué une mini-crise diplomatique avec la Roumanie, qui n’a pas envie d’être traitée comme une patrie de délinquants par l’Italie dont les ressortissants sont allés exploiter les industries du pays après 1989. Elle a également mis au jour la faiblesse d’un centre gauche sans perspectives, divisé, et surtout la faiblesse de Romano Prodi.
Bref, le ministre Amato a dû annoncer qu’il n’y aura « pas d’expulsions massives » (Fini en réclamait 20 000) et le décret que le président du Conseil n’aurait jamais approuvé sans les pressions d’un Veltroni toujours plus encombrant sera modifié sur pression des ministres de Refondation communiste et de la Gauche démocrate (les anciens des DS qui ne sont pas rentrés dans le PD), y compris sur la base d’une directive européenne établissant les droits des citoyens dans les États membres. Le premier ministre roumain Carin Popescu Tariceanu a été reçu à Rome, où Romano Prodi l’a rassuré : ensemble, Italie et Roumanie demanderont à l’Europe de prendre en charge la question des Rom.
Alessandro Mantovani
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