Sarkozy passe, la grève continue
Le Guilvinec (Finistère), envoyé spécial.
C’est dans une mise en scène déjà bien rodée que Nicolas Sarkozy a fait sont apparition, hier à 10 heures pétantes, sur le parvis de la criée du Guilvinec. Déploiement policier et médiatique des grands jours. Des centaines de marins pêcheurs l’attendent eux aussi sur le quai, de pied ferme. « On voudrait bien voir augmenter nos salaires de 140 % nous aussi », « On travaille toujours plus et on gagne de moins en moins », « Nous, ça n’est pas la France qui se lève tôt, c’est la Bretagne qui se couche tard. » Pendant plus d’une demi-heure, sifflets et quolibets accompagnent le cortège présidentiel, descendu de voiture 300 mètres avant le lieu de la réunion, histoire de goûter un peu à la foule.
Une partition jouée et rejouée…
Le personnage le plus haut de l’État va jouer sa partition habituelle. Harangué, il apostrophe. À un jeune homme, perché sur le belvédère surplombant la criée, qui l’interpelle, le président rétorque : « Descends ici me dire ce que tu as à dire. » Face-à-face stériles vont ainsi se multiplier sous le feu bienveillant des caméras. Il faudra attendre la fin du premier acte médiatique pour aborder la question de fond : comment, avec un prix du gazole qui grève plus de 30 % du budget d’un chalutier, le secteur, déjà sinistré, de la pêche maritime peut-il survivre ? Le fonds de prévention des aléas pêche (FPA), prévu pour anticiper les problèmes, ayant été jugé illégal par la Commission européenne, a été supprimé il y a un an. La plupart des pays d’Europe concernés en disposaient pourtant, selon des modalités diverses, et chacun le jugeait fonctionnel.
Dans la salle de réunion, la délégation de pêcheurs attendait des réponses précises. Philippe Le Moigne, responsable du comité de crise, accueille le président en lui demandant « un coup de main ». « On veut travailler mieux pour gagner plus », ajoute le syndicaliste. « Je cherche à trouver des solutions et j’ai des propositions concrètes à vous faire », enchaîne le président. Rappelant toute l’admiration qu’il porte à cette profession, « qui a le sentiment d’être mal-aimée », Nicolas Sarkozy juge utile de préciser qu’il n’est pas ici parce que les pêcheurs sont dans la rue, allusion directe au conflit des cheminots, mais bien parce que le secteur connaît de « vrais problèmes ». « Je répondais il y a peu à un agent de la SNCF que si j’avais maintenu les spécificités de votre profession, la pêche, c’est parce que vous avez un métier difficile, votre combat est juste », avant d’ajouter : « Mais, par ailleurs, j’ai été élu pour réformer les régimes spéciaux, notamment à la SNCF, et je le ferai. » Revenant au sujet qui l’avait amené en Bretagne, le président veut ensuite distinguer « les mesures conjoncturelles des mesures structurelles qu’il y a lieu de prendre ». Il annonce une « exonération des charges patronales durant six mois reconductibles en cas de maintien à la hausse du prix du gazole ». Les marins jugent cette exonération insuffisante, ils veulent qu’elle soit étendue aux charges salariales. Faisant mine de consulter ses collaborateurs, le président finit par accepter. Exonération totale des charges. Sourires satisfaits des délégués. Côté structurel, le président propose la mise en place d’un mécanisme de compensation pérenne pour répondre à la fluctuation des cours du pétrole. Vignette ? Taxe ? Rétrocession d’un point de TVA ? Répercussion sur la vente à l’étal ? Rien n’est vraiment précisé. Enfin, dernière proposition : un « plan de sauvegarde » pour moderniser les moteurs des bateaux de pêche, investissement de l’État pour permettre le rachat de moteurs qui consomment moins et soient moins polluants.
Le ministre en charge de ces questions, Michel Barnier, qui accompagnait le président, n’aura pas prononcé le moindre mot. La dizaine de délégués présents semblent satisfaits. Nicolas Sarkozy peut s’envoler pour les États-Unis. Reste à présent à aller annoncer en assemblée générale « les avancées notables » obtenues lors de la table ronde. Et c’est là que tout chavire. Un calcul rapide vient d’être fait, l’exonération des charges correspond à une baisse de seulement 4 centimes du prix du gazole, quant au mécanisme de compensation, aucun des délégués présents n’a réellement compris sur quels fonds il serait imputé et si la mesure était « eurocompatible » ou non, enfin les remplacements des moteurs apparaissent comme de la « poudre aux yeux ». Sarkozy est déjà dans l’avion pour Washington, le charme a fini d’opérer, et les centaines de marins pêcheurs réunis refusent catégoriquement de reprendre la mer. Au micro, Philippe Le Moigne s’évertue à expliquer que « tout ne peut pas se faire en un jour, le président a répondu à nos revendications », rien n’y fait, il y a bien longtemps que les principes ne convainquent plus les pêcheurs qui continuent de réclamer du concret. Liliane Carriou, représentante du comité de Lorient, se dit après coup dubitative : « C’est vrai que les propositions n’ont pas été assez concrètes, j’espère que demain nous y verrons plus clair. »
travailler plus… pour gagner moins
Les plus jeunes sont catégoriques : « C’est du cinéma tout ça, si on veut travailler plus on consomme plus de gazole et au final on gagne moins », s’insurge Pascal, vingt ans, salarié sur un chalutier au Croisic depuis l’âge de quatorze ans. Le décalage entre la satisfaction des délégués à la sortie de la réunion et le mécontentement des marins une fois informés du résultat est saisissant. À croire dans cette aventure que la position de l’énonciateur, Nicolas Sarkozy, a eu bien plus d’effet que l’énoncé lui-même. Conscients de la mésaventure des responsables du Comité national et régional de la pêche, qui ont perdu une large part de leur crédibilité en ne soutenant pas le mouvement, les délégués des comités locaux vont très vite lâcher prise et accepter la poursuite du mouvement jusqu’au lendemain soir, jour de réunion avec le ministre, espérant ramener au port du concret. Rendez-vous est donc pris, ce soir, à 19 heures, pour une assemblée générale avec le résultat du travail et des compromis trouvés au ministère.
Frédéric Durand
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