Tiken Jah Fakoly « Soyons fiers d’être africains ! »
L’Africain,
de Tiken Jah Fakoly.
Barclay.
L’Afrique et ses richesses humaines et culturelles, l’Afrique et l’émigration, l’Afrique déchirée entre tradition et modernité. Tels sont quelques-uns des thèmes que Tiken Jah Fakoly aborde dans son nouvel album, l’Africain.
Messager du continent noir, le reggaeman exilé de Côte d’Ivoire fait part de la douleur et des espoirs de ses frères. Un album qui, après Françafrique et Coup de gueule, témoigne de ses engagements. Enregistré à Bamako au Mali, où l’artiste vit désormais, il bénéficie de la collaboration de Magyd Cherfi (chanteur du groupe Zebda), lequel signe deux textes Ouvrez les frontières et Soldier, en duo avec le rappeur d’origine sénégalaise Akon. Partir, traverser les océans, mais Où allez où ? chante Tiken Jah Fakoly sur fond de reggae, à l’adresse de la jeunesse africaine qui n’hésite pas à prendre tous les risques, pour fuir sa condition. Un disque émouvant où espoir, exil et désillusions s’entremêlent, à l’image du morceau Africain à Paris, adapté d’Englishman in New York, de Sting.
Pourquoi avoir baptisé votre album l’Africain ?
Tiken Jah Fakoly. J’ai voulu par ce titre affirmer « mon africanité », dire que je suis fier d’être africain. On m’a fait croire que j’étais pauvre. J’ai découvert que c’était tout le contraire : mon continent est riche sur le plan culturel, économique, humain. Soyons fiers d’être africains. Nous avons un beau continent, c’est même carrément un paradis, puisque les touristes paient des millions pour aller y goûter son soleil.
Quel sens donnez-vous à la chanson Ouvrez les - frontières ?
Tiken Jah Fakoly. Simplement dire que les Africains ont le droit de bouger. L’immigration est un processus normal. Aujourd’hui, les Occidentaux vont en Afrique quand ils veulent et où ils veulent. Cette chanson dit qu’il faut que l’Occident aussi ouvre ses frontières. Cela étant dit, je n’encourage pas les jeunes Africains à partir, ce continent à trop besoin de leur savoir-faire, de leur énergie pour le construire. Il faut regarder la réalité en face, ne pas mentir. Si l’on revendique le droit de partir, il faut de suite se demander si cela en vaut la peine. Sur l’album, trois titres se suivent (Ouvrez les frontières, Où aller où ? et Africain à Paris), histoire de signifier qu’ici, en France, tout n’est pas rose. Si l’on explique cette réalité aux jeunes Africains, ils réfléchiront en connaissance de cause avant de venir.
Il n’est pas toujours possible de rester dans son pays…
Tiken Jah Fakoly. Si les jeunes ont envie de bouger, c’est parce que pendant quarante ans les dirigeants africains ne leur ont donné aucun espoir, aucun rêve. Le seul pays qui s’en sort, qui peut garder ses enfants, bien que la situation soit encore difficile, c’est l’Afrique du Sud. Mais sur les cinquante-trois pays de l’Afrique, entre les maladies, la corruption, les guerres, le manque de liberté d’expression, l’espoir est mince. Là-bas, quand on a des idées ou l’envie de monter une petite entreprise, si on ne connaît pas le voisin du ministre ou le cousin du président, les dossiers restent au placard. Tout cela fatigue les jeunes qui ont envie de faire des choses.
Quels sentiments vous - inspire la volonté du gouvernement français de pratiquer un test ADN pour les candidats au regroupement familial ?
Tiken Jah Fakoly. C’est une nouvelle insulte. Demande-t-on aux Occidentaux qui vivent en Afrique, quand ils veulent faire venir leurs - enfants, de faire des tests ADN ? Une telle mesure est pour nous incompréhensible. M. Sarkozy décide peut-être de choses pour faire plaisir à sa population mais j’ai bien peur qu’il ne parvienne qu’à salir l’image de la France et des Français dans le monde entier.
Et la création un ministère de l’Immigration et de l’Identité - nationale ?
Tiken Jah Fakoly. C’est la même chose. Ce n’est pas une bonne politique. La France a une histoire avec tous ces pays. C’est comme si on disait : on a pris ce qu’on avait à prendre, maintenant on ferme la porte. Demander aujourd’hui aux populations ivoirienne, malienne, guinéenne, à la population francophone africaine de faire des tests ADN ou aux enfants des tirailleurs sénégalais pour - venir dans le pays qui a été défendu par leurs parents, c’est plus qu’insultant.
Ne devrait-on pas plutôt privilégier le dialogue entre l’Occident et l’Afrique…
Tiken Jah Fakoly. Je suis pour organiser une conférence internationale sur l’immigration entre l’Afrique et les pays occidentaux. Elle pourrait se dérouler en Afrique. Tant que ce continent ira mal, tant que les jeunes sauront que l’Afrique a été mise dans cette situation par des dirigeants longtemps soutenus par les dirigeants occidentaux, ils auront toujours envie de bouger. Car ils penseront que les responsabilités sont partagées. Il faut organiser une conférence internationale en Afrique avec beaucoup de chefs d’États occidentaux, qu’ils aillent sur le terrain afin de voir les réalités. Ensuite, ils pourront envoyer des experts pour étudier les possibilités de développement et les aides ou les contributions à apporter pour créer des emplois sur place, pour que les jeunes puissent rester.
Vous critiquez certaines des traditions africaines à travers deux chansons : Non à l’excision et Ayebaba sur le mariage forcé…
Tiken Jah Fakoly. Je respecte les traditions et les coutumes africaines, mais il y a des choses que les générations d’aujourd’hui ne supportent plus. Il faut donc avoir le - courage de s’en débarrasser. L’excision dont sont victimes les femmes est une pratique créée par les hommes pour s’imposer à elles. Exciser la femme, c’était diminuer son plaisir pour ne pas qu’elle aille ailleurs. Je me dois de soutenir les femmes dans ce combat.
Même chose pour le mariage forcé. J’ai décidé de donner ma voix à toutes celles et tous ceux qui sont victimes de ces injustices.
Que diriez-vous à un jeune Africain ?
Tiken Jah Fakoly. L’esclavage est terminé, la colonisation est terminée. Aujourd’hui l’Afrique est un continent comme l’Europe. Les Africains doivent donc être considérés au même titre que les Européens ou les Américains. Mais cela ne dépend que de lui, le jeune Africain, de se considérer comme un citoyen au même titre que les autres.
Tournée à partir du 10 octobre.
Olympia le 15 octobre.
Zénith de Paris le 26 avril 2008.
Entretien réalisé par Victor Hache
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)