histoire
Spoutnik, un « bip-bip » dans l’espace
Ce sont les plus célèbres « bip-bip » de l’histoire. Le 4 octobre 1957, à 22 h 28, heure de Moscou, la fusée soviétique R7 s’arrachait de la surface terrestre pour placer, quelques minutes plus tard, un objet rond de 80 kg, hérissé de quatre antennes. Spoutnik, le « compagnon de route », envoyait alors ses premiers signaux à des terriens médusés. Une porte était ouverte sur la conquête spatiale, une course lancée entre les deux ennemis, Soviétiques et États-Uniens.
Il faudra attendre 1975 pour que la mission Apollo-Soyouz voie un équipage nord-américain rencontrer un équipage soviétique dans l’espace. Puis 1995 pour que la navette s’accoste à la station russe MIR. « Les compétiteurs d’hier sont les coopérants d’aujourd’hui », - affirme Philippe Collot, du Centre national d’études spatiales (CNES). La course à l’exploit a laissé place à la compétition industrielle, souvent transfrontalière. Retour sur cinq décennies de surenchère politique, de prouesses technologiques et de rêves scientifiques.
Le 4 octobre 1957, Spoutnik émettait un « bip-bip » historique. Quel était le message de cette mise en orbite ?
Philippe Collot. Le symbole était très fort. Spoutnik n’avait pas d’autre vocation que d’émettre un « bip-bip » régulier qui pouvait être entendu tout autour de la planète. Le message était clair : l’Union soviétique était au meilleur niveau du début de l’astronautique. Les Américains, dépités, constataient qu’ils n’étaient pas les premiers. En plus d’une course de vitesse, il s’agissait aussi d’une course de fond. Non seulement les Américains n’étaient pas les premiers, mais ils n’étaient même pas capables de concurrencer cette avancée technologique soviétique. Le Spoutnik pesait 80 kg, mais Spoutnik 2, qui emmenait la chienne Laïka un mois plus tard pesait 500 kg. Ensuite, les Soviétiques envoyaient plus d’une tonne en orbite. Du côté américain, il a fallu attendre la fin janvier 1958 pour lancer un satellite qui pesait moins de 2 kg. Mais il s’agissait aussi d’une course - politique. L’un et l’autre avaient annoncé qu’ils comptaient lancer un satellite à l’occasion de cette année géophysique internationale. Il faut aussi voir derrière Spoutnik le spectre de la guerre. Seule la charge d’une - fusée la distingue d’un missile intercontinental. Donc, les Américains constataient que les Soviétiques étaient capables d’envoyer des charges potentiellement agressives sur leur territoire depuis chez eux.
Vous semblez dire qu’il n’y avait pas d’intérêt scientifique majeur. Quelle était la part de la politique et la part de science dans Spoutnik ?
Philippe Collot. Au début, même si les scientifiques étaient très curieux de cet exploit, le lancement de Spoutnik était clairement stratégique. Voire idéologique. Il s’agissait de faire la démonstration de la capacité de l’Union - soviétique et des États-Unis dans le domaine. Cela étant dit, de la science se faisait, y compris en France, sous la forme de fusées-sondes, qui partaient dans l’espace mais pas à une vitesse suffisante pour mettre un satellite en orbite. L’objet montait et redescendait en cloche. On pouvait alors faire de la science, mesurer des paramètres de l’atmosphère, du rayonnement solaire, etc. Reste que Spoutnik n’était pas essentiellement une avancée scientifique.
Le programme Apollo, qui visait à faire marcher l’homme sur la Lune, a marqué un autre tournant…
Philippe Collot. Les exploits russes ne se sont pas arrêtés à ce premier Spoutnik, puisque le 3 novembre 1957, ils ont envoyé le premier être vivant dans l’espace, Laïka. Puis le premier homme, Youri Gagarine, en 1961, et la première femme, Valentina Terechkova, en 1963. En 1965, Alexeï Leonov sortait pour la première fois dans l’espace. Dès que le président Kennedy a su que Youri Gagarine était allé dans l’espace, alors que les Américains ne pouvaient satelliser un homme, il a tenu ce - fameux discours en mai 1961 qui affirmait la nécessité d’un grand programme, le programme lunaire. Sa stratégie, qui s’est avérée gagnante, était de placer la barre tellement haut, entre autres en termes financiers, que les Russes allaient s’y casser le nez.
Comment cette course était-elle appréciée par les scientifiques et les ingénieurs ?
Philippe Collot. Je pense qu’il y avait à l’époque à la fois un enthousiasme et un décalage par rapport à leurs préoccupations. Aujourd’hui encore, les vols habités restent un sujet de polémique. Certains scientifiques affirment, non sans argument, que cela ne sert pas la science, en tout cas au regard des coûts. Tout de même, dans les années soixante, on a vu les premières sondes sur la Lune, d’autres se mettre en orbite autour de Mars… On - faisait de la science spatiale. En revanche, il a fallu attendre la dernière mission Apollo, Apollo 17 en 1972, pour qu’un vrai scientifique, un géologue, aille sur la Lune.
Aujourd’hui, les Chinois ont leur Taïkonautes, les Indiens se positionnent aussi. George Bush, lui, parle de retourner sur la Lune. À quoi servent ces projets ?
Philippe Collot. Les Chinois semblent - réécrire l’histoire avec quarante ans de retard. Ils vont très vite. Ils ont l’ambition d’aller sur la Lune concurrencer les Américains, les Russes et les Européens. Ils sont dans la même préoccupation de communication, de proposer au monde une vitrine technologique. En ce qui concerne le retour sur la Lune des Américains, Bush père a d’abord parlé d’aller sur Mars. On s’est rendu compte ensuite que c’était un peu compliqué. Aujourd’hui, Bush fils évoque la Lune et une éventuelle base - polaire. Il faut admettre que les scientifiques ne sont pas les plus grands fervents défenseurs de cette initiative. On semble repartir pour une nouvelle dimension technologique, plus que scientifique. Être sur la Lune pourrait - permettrait de disposer d’un point d’observation protégé des rayonnements parasites de l’activité humaine sur Terre. De là à constituer une base sur la Lune…
Par ailleurs, les scientifiques sont plus centrés sur des sondes spatiales qui parcourent le système solaire avec lesquelles ils obtiennent des résultats tangibles. Aujourd’hui, l’une des priorités affichées est l’observation de la Terre. L’espace n’a pas seulement pour vocation de nous éloigner de la Terre, mais de prendre du recul pour regarder autrement notre planète. De ce point de vue on dispose aujourd’hui d’une batterie de satellites essentiels pour l’agriculture, l’aménagement du - territoire, les océans… C’est important pour le maintien de l’équilibre de notre planète et la gestion de ses ressources.
En 1960, John Fitzgerald Kennedy parlait de l’espace comme d’une « nouvelle frontière ». Aujourd’hui la Terre serait-elle ce nouvel horizon ?
Philippe Collot. C’est en tout cas une nouvelle façon d’appréhender l’espace. On a longtemps pensé que le but était d’aller toujours plus loin. L’image du croissant de la Terre obtenue depuis la Lune lors des missions Apollo a marqué. En regardant derrière soi, on saisit la dimension de l’enjeu. Notre planète est une perle bleue protégée par une atmosphère très fine, donc très fragile. Cette planète est la seule, pour l’instant, où l’on a trouvé de la vie en abondance. Ce serait une hérésie de ne pas se soucier de cette planète et de tourner uniquement notre regard vers l’univers, très hostile à notre connaissance à toute vie et tout développement.
Entretien réalisé par Vincent Defait
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)