enquête
Au Havre la concurrence nuit à la santé publique
Le Havre, envoyé spécial.
« On a l’impression de faire de la maltraitance passive. » Trente ans que Catherine travaille en gériatrie à l’hôpital de Rouelle, au Havre. Elle livre son sentiment de manière abrupte. Trop longtemps qu’elle voit se dégrader les conditions d’un travail qu’elle continue cependant d’aimer. « C’est vrai qu’on ne s’en occupe pas des malades comme on devrait, mais il manque plus de cinquante employés ici. » Lingère à l’origine, elle prépare en plus chaque jour les petits déjeuners pour tous les patients de l’étage. Personnes âgées en longs ou moyens séjours, beaucoup terminent leurs jours ici. À deux pas, une porte codée donne sur quelques chambres réservées aux malades atteints de pathologies plus lourdes : Alzheimer, grabataires profonds… « Ils n’ont presque jamais de visites, tous ces cris, ça fait peur aux enfants », confie Ghislaine, sa collègue aide-soignante. Basma, agent de service, s’est, elle aussi, transformée en aide-soignante, elle sait qu’elle n’aura ni la paie, ni les garanties attachées à l’emploi qu’elle occupe pourtant. À trois, il faut lever, toiletter et donner le petit déjeuner à 28 patients, pour elles, c’est impossible. « On ne peut pas tous les lever, alors on choisit les moins grabataires, ceux qui ont l’habitude de venir déjeuner, pour ne pas trop les désorienter », avoue Ghislaine.
Scène de vie professionnelle ordinaire, dans un hôpital public de province, livré sans ménagement à la concurrence du secteur privé de santé. À un détail près, et c’est celui-là qui va mettre le feu aux poudres : l’annonce de la suppression de 550 postes en cinq ans sur les 4 000 que compte le groupe hospitalier. Le rapport Debrosse, du nom d’un conseiller à la santé, dépêché spécialement du ministère pour trouver des solutions au déficit endémique de l’établissement, l’expose clairement. Sur les 36 millions d’euros de déficit cumulé, cette mesure permettrait un « rattrapage » de 22 millions, les 14 manquants seraient à trouver dans la rationalisation administrative et la progression de l’activité. « 550, ce n’est pas un chiffre couperet, c’est techniquement ce qui pouvait être mis sur la table, mais rien ne se fera sans dialogue social », tempère le directeur, Philippe Paris. Ce dernier a bien retenu la dernière préconisation du rapport stipulant « la mise en place immédiate d’un plan de communication, interne et externe en cas de crise ». Précaution qui semble laisser de marbre le maire UMP de la ville, - Antoine Ruffenacht, président du conseil d’administration du groupe, qui, à l’approche des élections municipales, semble juger inutile de se prononcer sur l’avenir de son hôpital public.
Si la direction tente de jouer la transparence, elle masque mal son malaise. Comment développer l’activité, condition essentielle à la survie de l’établissement, en se privant de personnel, et en maintenant la qualité des soins ? Le directeur finit par avouer que « la concurrence avec le privé est rude. On nous demande de courir le marathon avec des boulets accrochés aux pieds ». Parmi ces « boulets », les missions de service public, l’obligation de continuité des soins, l’impossibilité de choisir ses malades, autant de contraintes dont le privé s’exonère sans trop de difficultés. « Parfois, certains patients vont aux urgences privées. On leur adresse tous les soins que l’on peut facturer au titre de la tarification à l’acte, ensuite si on diagnostique des pathologies associées, qui peuvent générer des pertes, des nuits d’alitements supplémentaires par exemple, on les dirige à nouveau directement chez nous, aux urgences publiques », remarque une infirmière. Le dernier maillon de la chaîne reste l’hôpital public, un maillon de plus en plus faible.
Ici, le concurrent direct n’est autre que la Générale de santé qui a installé depuis une vingtaine d’années près de 200 cliniques privées dans l’Hexagone. Leader du secteur en France et en Europe, le groupe, propriété de l’homme d’affaire italien Antonino Ligresti, entend avaler un maximum de parts de marché dans les années qui viennent. Localement, certains reprochent aux institutions, mairie ou agence régionale de l’hospitalisation (ARH), de privilégier la Générale de santé au détriment de l’hôpital public. À titre d’exemple, ils retiennent le choix de la mairie de faire payer le parking de l’hôpital Monod, la plus importante structure du secteur public, quand les parkings des cliniques privées restent gratuits. L’agence régionale de l’hospitalisation est accusée de son côté d’avoir cédé aux sirènes du privé en accordant son autorisation de livrer une imagerie par résonance magnétique (IRM) à la clinique de la Générale de santé. Enfin, les syndicats pointent les incohérences d’un plan de redressement qui hypothéquerait l’avenir.
Le gel des investissements et la réduction des effectifs bloqueraient l’hypothèse d’une relance de l’activité. Depuis l’entrée en vigueur de la tarification à l’acte d’abord à 35 %, puis à 50 %, pour atteindre, en janvier, les 100 %, les problèmes se sont aggravés. C’est précisément le secteur médecine chirurgie obstétrique qui, soumis à ce système, est le plus déficitaire. Pourtant le docteur Le Roux, président de la commission médicale d’établissement, reste persuadé : « Il faut faire évoluer la culture des médecins, trop d’actes ne sont pas ou mal facturés, c’est une habitude à prendre… » Un médecin urgentiste confie discrètement son inquiétude : « Quoi qu’on en dise, avec toutes ces suppressions de postes, la qualité des soins va diminuer. »
Le dernier rapport de l’observatoire santé-social des territoires, daté de septembre 2006, est catégorique. Les indicateurs sanitaires de la région havraise sont déplorables : ils se caractérisent entre autres par une surmortalité générale et une mortalité prématurée bien au-dessus de la moyenne nationale.
Noyé dans ses contradictions, pour survivre, le groupe hospitalier, contraint de reprendre des parts de marché à son concurrent privé, va ouvrir un immense service mère-enfant. Objectif : mille naissances par an. Il en résultera la fermeture probable des maternités publiques de proximité dans l’estuaire : défié par le privé, le public finit par entrer en concurrence avec… le public.
Frédéric Durand Reportage photos : Pierre Pytkowicz
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