La révolte birmane réprimée mais non étouffée
La junte militaire a-t-elle sauvé son régime ou n’a-t-elle obtenu qu’un répit après six semaines de mobilisation populaire ? La répression lancée mercredi apparaît pour l’heure avoir contenu le soulèvement mais la contestation sous de nouvelles formes perdure à un rythme sporadique. Dans les rues de Rangoun, quadrillées par l’armée et la police qui ont reçu d’importants renforts, les immenses cortèges de la semaine dernière ont samedi cédé la place à des petits rassemblements vite dispersés aussitôt engagée la charge policière. Les participants sont des jeunes civils, étudiants pour la plupart, les bonzes sont devenus rares dans les rues. Ils ont été la cible de rafles massives, de nombreux monastères sont encerclés et les religieux ont été avertis que s’ils sortaient, ils seraient abattus.
Victimes
et incarcerations
Dimanche, les rues de Rangoun étaient vides et aucun attroupement ne s’est formé. Cinq jours d’interventions violentes auraient fait selon un bilan officiel 13 morts, dont un journaliste japonais abattu froidement par un soldat, et des dizaines de blessés. Mais tous les diplomates en poste à Rangoun s’accordent à dire que le chiffre des victimes est bien plus élevé. Les arrestations se comptent au moins par centaines. Selon la commission asiatique des droits de l’homme, au moins 1200 personnes, dont 700 moines, ont été incarcérées dans l’ensemble du pays.
Le blocage opéré par la junte pour couper toute diffusion de l’information ne permet pas d’avoir une vision précise de l’ampleur des actions militaires de ces derniers jours. L’opposition en exil, qui redoutait le bain de sang, se donne des raisons d’espérer un nouveau souffle de la révolte. « Même s’ils mettent temporairement un couvercle sur le chaudron, même s’il y a moins de manifestations et de manifestants, la révolte va durer », affirme Win Min, un universitaire birman, réfugié en Thaïlande et cité par l’AFP. Un avis partagé par des sources diplomatiques : « La poussière est loin d’être retombée. » Même si les manifestations ont baissé d’intensité, « la plupart » des Birmans « ne pensent pas du tout que c’est fini ».
Dans le bras de fer qui se déroule désormais à huis clos depuis la coupure de la principale liaison avec l’Internet vendredi, le pays bruisse encore plus de rumeurs. On parle de tensions et de divisions au sein du conseil du haut clergé bouddhiste que le régime contrôlait jusqu’ici et au sein même de l’appareil militaire. Dimanche, un diplomate évoquait un possible regain de rivalité entre le numéro un de la junte, Than Shwe, et le numéro deux, Maung Aye. Des actes d’insubordination se seraient produits à Rangoun et des dissensions ont été signalées entre des généraux sur la façon de gérer la crise à Mandalay, le principal centre religieux du pays. La manifestation qui eu lieu samedi à Pakokku, à 500 kilomètres au nord de Rangoun, pourrait confirmer ces désaccords. Des milliers de protestataires emmenés par un millier de moines ont défilé dans le calme pendant deux heures sans être inquiétés par les forces de sécurité qui se sont fait discrètes.
Autre signe non négligeable, l’autorisation donnée à l’envoyé spécial de l’ONU, Ibrahim Gambari, de rencontrer hier à Rangoun Aung San Suu Kyi. L’entretien a eu lieu dans une résidence gouvernementale et a duré plus d’une heure quinze minutes. Le diplomate n’avait pu voir le prix Nobel de la paix depuis novembre 2006. Assignée une nouvelle fois à résidence surveillée depuis 2003, l’opposante birmane a été privée de liberté pendant douze des dix-huit dernières années. Samedi, Ibrahim Gambari s’était rendu dans la nouvelle capitale birmane Naypyidaw (400 kilomètres au nord de Rangoun). Il s’y est entretenu avec le premier ministre par intérim, le général Thein Sein, le ministre de l’Information, le général Kyaw Hsan, le ministre de la Culture, le commandant Khin Aung Myint, et le vice-ministre des Affaires étrangères, Kyaw Thu. Gambari a remis un message du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, dont la teneur n’a pas été précisée. L’émissaire des Nations unies devait rencontrer hier soir le chef de la junte, le général Than Shwe.
Dominique Bari
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