Picasso, cubiste et demi
On peut toujours craindre le meilleur avec Picasso. L’ensemble de tableaux de 1906 à 1924 proposés au musée Picasso, plus de nombreux dessins et des pages de ses carnets de travail, de recherche devrait-on dire, est certes exceptionnel, mais vient encore enrichir en profondeur la connaissance que l’on avait de cette période de rupture radicale dans la peinture, au sens où l’idée même de représentation est renversée, comme on le dit d’un régime, pour ouvrir la voie à la peinture en liberté. Cette période de rupture radicale encore, où les objets, papiers peints, journaux, bouts de bois et de carton, ficelles, clous, deviennent, pour eux-mêmes, des matériaux du peintre.
Mais l’hôtel Salé propose une seconde exposition, avec le rapprochement de clichés pris au Rwanda et en Bosnie par Gilles Peress, photographe de l’agence Magnum depuis une trentaine d’années. Un rapprochement voulu par Gilles Peress lui-même. Là on craignait un peu le pire, tant il paraissait tout à la fois osé et vain de rapprocher des conflits très récents et le bombardement de la petite ville basque par les aviateurs allemands de la légion Condor, qui avait inspiré à Picasso l’une des toiles les plus célèbres de toute l’histoire de l’art. D’autant que le musée Picasso ne pouvait évidemment présenter la toile elle-même, assignée à résidence à Madrid, mais seulement des études et un ensemble de photographies, représentant différents états de la toile en train de se faire. Or c’est cela qui résonne, précisément, avec les photos de Gilles Peress, terribles, voire difficilement soutenables. Corps entassés, cadavres pourrissants, ruines. Mais c’est bien cette même violence que Picasso a cherchée. Par la force des noir et blanc, le tranchant des contrastes, la bouche tragique du cheval qui hennit, l’éclat de la lampe… La guerre a ce visage, ces éclats et c’est le tableau qui, à son tour, parce qu’il retrouve la vie au travers de ces visions d’une violence actuelle, cesse d’être l’icône qu’il est devenu pour retrouver le cri qu’il fut.
Les demoiselles absentes, hélas
On pourrait, cela dit, gloser à l’envi sur le double drame intime du musée Picasso. Il n’a pas Guernica. Il n’a pas les Demoiselles d’Avignon qui sont à New York, et les Américains ne sont pas très prêteurs. De sorte qu’il est condamné à bâtir des expositions avec ce qu’il a et ce qu’on lui prête, certes, mais autour de ce qui lui manque. Ce qui implique une quête permanente et lui interdit le repos. L’expo « Picasso cubiste » est donc née de ce manque puisqu’il s’agissait de célébrer le centenaire des absentes, les précieuses Demoiselles. Pas question en même temps de refaire l’expo qui, au travers de multiples dessins, études, etc., avait remarquablement retracé l’incroyable genèse, durant des mois, de ce tableau qui parut insensé, y compris, dans un premier temps, aux intimes du peintre. D’où la proposition d’embrasser l’oeuvre du peintre, de 1906 à 1924, cette dernière année marquant un changement suffisamment profond dans l’oeuvre pour que l’on puisse la considérer comme une année charnière, ce qui est toujours hasardeux cependant avec Picasso tant il n’est jamais là exactement où on croit le trouver. Ainsi les Demoiselles ne sont en fait pas une toile cubiste. D’abord parce que le terme n’est pas inventé, qui sera suggéré par Matisse en 1908 parlant d’une toile de Braque et de petits cubes, avant d’être repris par des critiques. Ensuite parce que le propos de Picasso n’est pas a priori de faire une toile cubiste mais de tenter une synthèse entièrement nouvelle, tout à la fois destructrice et fondatrice de ce qu’il a compris, retenu et absorbé de la sculpture ibérique préromaine, de Cézanne, pour partie de l’art nègre mais moins sans doute qu’on l’a dit, de Gauguin, etc.
Un vrai bordel philisophique
Une synthèse amorcée avec son autoportrait de 1906 et poursuivie donc avec des mois de recherches, d’avancées et de retours, des mois aussi de solitude et un peu d’opium. Les Demoiselles ne sont pas cubistes au sens strict mais l’espace qu’elles ouvrent est bien entièrement nouveau. Les fauves ont enrichi la palette des impressionnistes mais sont toujours dans un rapport de soumission à la réalité. Avec les Demoiselles, ce qui se passe s’inscrit d’abord dans une histoire critique de la peinture et de l’héritage classique (de Dürer à Ingres, entre autres), et dans la tête du peintre. La peinture est une chose mentale, le tableau est, selon le mot d’Apollinaire, un bordel philosophique. C’est cela qui va ouvrir la voie au cubisme et à différentes sortes de cubisme comme aux papiers collés et autres. L’enjeu désormais n’est plus dans un rapport du tableau à une certaine réalité mais il est entièrement ce qui se passe dans le tableau. Dès lors, tout est permis, pourvu que cela tienne, car là, dessus Picasso n’en démordra pas pour qui le cubisme « comprend et utilise le dessin, la composition et la couleur dans le même esprit et de la même manière que toutes les autres écoles ». L’un des créateurs les plus iconoclastes de l’histoire de l’art, on ne saurait l’oublier, était un très grand classique, pas plus qu’on ne saurait l’enfermer, même dans cette période, dans le cubisme lui-même, tant il ouvre de nouvelles voies à la création. C’est l’enseignement majeur de cette grande expo.
Musée national Picasso à Paris. Jusqu’au 7 janvier 2008. Catalogue édité par
le musée Picasso, la Réunion des musées nationaux
et Flammarion. 370 pages. 49 euros.
Maurice Ulrich
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