Le capitalisme a-t-il fait sa révolution ?
Le capitalisme cognitif,
la nouvelle grande transformation,
par Yann Moulier Boutang. Éditions Amsterdam, 2007, 248 pages, 10 euros
Voilà un livre à la fois stimulant, cultivé (trop parfois), et un peu irritant pour des lecteurs, dont nous sommes, qui aiment bien disposer de plus de preuves que d’hypothèses pour se faire une idée. La thèse est, en résumé, la suivante : le nouveau capitalisme qui s’est déployé depuis les années 1980 n’est pas essentiellement, comme le disent certains, un capitalisme financier, boursier, néolibéral, etc. C’est un capitalisme cognitif, dont la grande ressource est désormais l’intelligence et la créativité des individus et des collectifs, la connaissance fonctionnant en réseau grâce aux nouvelles technologies. C’est le modèle californien de la Silicon Valley, ou encore celui de
la production de logiciels libres
qui serait en train de s’imposer comme nouveau mode de production bouleversant les normes d’emploi (« tous intermittents »).
Le travail et l’économie se dématérialisent, la source principale de la valeur ajoutée est
dans l’intangible.
Tout cela n’est pas totalement nouveau, car des auteurs américains (comme Jeremy Rifkin ou Manuel Castells) ou français (Attali, Minc, qui ne sont pas réputés pour le sérieux de leurs bases scientifiques et empiriques) ont émis des hypothèses semblables dans le passé. Mais ici la construction intellectuelle se veut plus complète et vise à embrasser tous les grands aspects de
ce nouveau capitalisme, dont on se dit qu’il apparaît comme un idéal bien sympathique, pour peu qu’on y instaure le fameux revenu inconditionnel d’existence, celui qui va nous permettre à tous de vivre
le travail intermittent dont
nous rêvons.
Les preuves de l’avènement de ce capitalisme cognitif sont aussi minces que les hypothèses sont hardies. Bien entendu, il y a du vrai dans l’accent mis sur le rôle de la connaissance, des réseaux et des nouvelles technologies, mais ce n’est qu’un aspect parmi d’autres à retenir et dans le régime du capitalisme actuel, cet aspect est considérablement bridé par
la logique financière. Nombre d’activités agricoles, industrielles et de services ne fonctionnent pas et ne fonctionneront pas sur le modèle du logiciel libre ou de la recherche
qui oriente cette construction spéculative au demeurant originale. Pourquoi certains chercheurs ont-ils tendance à penser qu’une société idéale devrait ressembler à un collectif de chercheurs ?
Enfin, il est paradoxal qu’un auteur réputé pour être écologiste mette autant l’accent sur la composante immatérielle de la valeur ajoutée, à une période où l’on sent bien que, parmi les ressources rares du nouveau capitalisme, on va
de plus en plus trouver des ressources naturelles, renouvelables (l’eau,
les forêts) ou non (le pétrole, le gaz et beaucoup d’autres). Pour quelles ressources rares les acteurs les plus agressifs du nouveau capitalisme déclenchent-ils des guerres ?
Jean Gadrey, économiste
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