Fillon met le feu aux poudres
La déclaration du premier ministre François Fillon, assurant dimanche que la réforme des régimes spéciaux de retraite était « prête », ne doit sans doute rien au hasard. Elle a pris de vitesse les syndicats, à qui Xavier Bertrand, ministre du Travail, venait d’affirmer quelques heures auparavant que rien n’était encore arrêté. Affichant une belle unanimité, les organisations syndicales se sont offusquées hier de ce qu’elles dénoncent déjà comme un « passage en force ».
Le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, qui avait déjà alerté la semaine dernière sur les « risques de blocage » qu’engendrerait une réforme unilatérale, a réitéré sa menace, promettant « du sport » et des « complications évidentes » si le gouvernement s’évertue à mettre les salariés devant le fait accompli. Si une telle réaction de la CGT était attendue, celle de la CFDT fut plus surprenante, tout du moins par son niveau. François Chérèque a promis « un conflit majeur » si une telle réforme est mise en oeuvre « sans dialogue et sans concertation ». Le secrétaire général de la confédération a pourtant annoncé sa disponibilité pour faire évoluer les régimes spéciaux de retraite, considérant qu’avec un statu quo, ils « seront en faillite et les retraites des personnels ne seront pas versées ». Jean-Claude Mailly, dont les commentaires se veulent mesurés depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, y est aussi allé de son couplet. Le secrétaire général de FO a accusé le premier ministre d’avoir « donné l’impression de charger le missile et d’attendre que le président de la République appuie sur le bouton. » Il n’a donc, lui non plus, « pas exclu » la possibilité d’un conflit d’ampleur sur la question.
Outre la forme, les syndicats s’inquiètent aussi du contenu. Car un décret rédigé à la hâte est pour eux le signe d’un « alignement sur le plus bas », s’insurge Jean-Christophe Le Duigou, en charge du dossier pour la CGT. « Parler d’égalité de tous face à la retraite pourrait amener le gouvernement à reconnaître la pénibilité du travail dans le secteur privé en favorisant, comme dans le public, des départs anticipés », ajoute-t-il. Même logique pour la CFTC, qui fait savoir qu’il serait « plus opportun » d’aborder ce sujet en parallèle « avec la négociation sur les métiers pénibles ». Décréter la suppression des régimes spéciaux amènerait beaucoup de problèmes en termes de déroulement de carrière ou de gestion des effectifs, tant ces régimes, construits « dans l’histoire en fonction de l’organisation des entreprises », ont partie liée avec leur fonctionnement, a insisté François Chérèque.
Les syndicats veulent prendre le temps nécessaire à une discussion globale sur le système de retraite, prévue du reste, à partir de janvier 2008 par la dernière loi Fillon de 2003. Mais c’est peut-être précisément cela que le gouvernement aimerait éviter. « La tactique est claire : on s’attaque aux régimes spéciaux dès 2007 pour pouvoir ensuite s’attaquer aux retraites de tous, privé et public, en 2008, pour allonger encore la durée de cotisation et obliger les salariés à travailler au-delà de soixante ans », dénonce l’union syndicale Solidaires. D’où une opération provocation du premier ministre, dont il n’est pas dit qu’elle ne réponde pas à une entreprise d’intimidation.
Paule Masson
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