enquête
« Une logique totalitaire »
En quoi la biométrie modifie-t-elle notre rapport à l’identité ?
Jean-Dominique Michel.
La biométrie apporte une modification fondamentale.
Le repérage de l’identité se fait désormais automatiquement et, de ce fait, prive chaque individu de la liberté de se nommer ou pas, de révéler - ou non - cette part d’intimité. Je m’explique. Au quotidien, n’ont accès à votre identité que les gens qui vous connaissent personnellement. C’est un système où la fraude est impossible : vous ne pouvez pas raconter à votre grand-mère que vous êtes Napoléon ! Mais
en même temps, vous avez la garantie absolue que quelqu’un qui ne vous connaît pas ne peut pas savoir qui vous êtes. Dans
un deuxième temps, intervient la représentation du corps pour vous reconnaître : c’est la photo d’identité. Quelqu’un qui ne vous connaît pas peut avoir accès à votre identité, mais vous avez encore la possibilité de frauder avec le système. Vous pouvez, par exemple, changer la photo pour prétendre avoir plus de dix-huit ans et aller en boîte de nuit même si vous n’en avez que seize… De plus, l’intervention de la personne humaine est encore nécessaire pour attester que vous êtes bien celui que vous prétendez être. Avec le système automatique biométrique, tout cela est fini. Plus d’intervention humaine.
On est dépossédé, à la fois, de la liberté de dévoiler - ou non - son identité, mais aussi de la simple possibilité de frauder. L’identité devient complètement lisible, transparente, et l’on n’a plus de prise dessus.
Quelle conséquence peut avoir cet accès sans frein à l’identité ?
Jean-Dominique Michel. Ce saut quantique en matière d’identité aura forcément, à terme,
des répercussions importantes. Mais songez à Internet et à tous les systèmes de vidéosurveillance, de cartes à puce électroniques… Une grande partie de ce qui nous concerne personnellement nous échappe déjà totalement et des personnes que vous ne connaissez pas peuvent y accéder. On est devenu infiniment plus traçable. Et pourtant, cela ne provoque pas plus d’inquiétude que cela. La majeure partie de la population, pour l’instant, l’accepte plutôt bien. Elle se dit que tant
qu’elle n’a rien à se reprocher, finalement, ce n’est pas très inquiétant…
Un système où l’on cherche
à éliminer toute fraude
ne remet-il pas en cause l’idée même du contrat social, basé fondamentalement
sur la confiance et non pas
la suspicion ?
Jean-Dominique Michel. Effectivement. Personnellement, je crois à cette garantie fondamentale qu’il faut encore donner aux individus la liberté
de frauder avec le système, dans
la mesure où ils ne présentent pas de dangers particuliers pour
la collectivité. Un système qui élimine d’emblée toute fraude
est un système, par définition, totalitaire. C’est cela,
le totalitarisme : ne pas supporter la moindre transgression. Ceci dit, on peut, dans certains cas, se poser la question de la légitimité d’une démarche de nature totalitaire comme la biométrie. Dès lors qu’il s’agit d’attentats terroristes pouvant tuer des centaines de personnes, il n’est pas totalement indéfendable
de songer à type de démarche. Même si cela nous éloigne
du registre des sociétés libérales ou progressistes.
La lutte contre le terrorisme
ne devient-elle pas, au fond,
un prétexte ?
Jean-Dominique Michel. Il faut savoir que toute collectivité
a besoin d’ennemis affichés
et de repoussoirs qui permettent de cristalliser l’angoisse collective, de l’extérioriser,
de la « métaboliser ». Ces déviances très stigmatisées, comme le terrorisme, permettent de légitimer les valeurs
du collectif : « Nous sommes une démocratie exemplaire et le fait que les terroristes ne nous aiment pas le prouve »… La biométrie apparaît aussi comme un outil
au service de cette logique.
Entretien réalisé par L. M.
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