histoire
C’est l’anarchisme qu’on a voulu condamner
Professeur émérite de civilisation américaine à l’université de Montpellier, Ronald Creagh a publié plusieurs ouvrages sur la société américaine, l’histoire du mouvement anarchiste et sur l’affaire Sacco et Vanzetti (1). Il coordonne les publications d’un site Internet riche de plus de 4 000 articles et références (2).
Vous avez pu étudier les archives du FBI ouvertes récemment. Qu’apportent ces documents sur l’affaire Sacco et Vanzetti ?
Ronald Creagh. Quelques éléments intéressants. On y découvre d’abord que les mouvements de base et militants sont très surveillés, non pas seulement par le FBI, mais par des officines de police privée. Les renseignements généraux sont en quelque sorte privatisés, ce qui doit inquiéter tout démocrate aujourd’hui. Ensuite on est frappé par l’opacité de cet organisme qui constitue une véritable marée noire. Enfin, chose étonnante : j’ai découvert qu’à l’extrême droite, l’Action française - qui à l’époque se prétendait anti-américaine - renseignait secrètement l’ambassade des États-Unis !
Comment l’historien que vous êtes explique-t-il l’importance prise par cet événement dans l’opinion publique à l’époque, et aujourd’hui encore ?
Ronald Creagh. Il a en effet acquis une dimension mondiale que même l’affaire Dreyfus en France n’a pas atteinte. D’abord sans doute parce que les États-Unis, qui ont pris part à la guerre de 1914-1918, se sont rapprochés de l’Europe. L’émigration européenne, alors surtout italienne et juive, tisse de nouveaux liens entre les populations des deux continents. En Amérique latine, qui est aussi une grande terre d’émigration, le courant anarchiste fortement implanté dans la classe ouvrière prend l’affaire très à coeur. Aux États-Unis, des personnalités éminentes comme Dos Passos ou Upton Sinclair - très populaire, et qui écrit un livre sur l’affaire - nourrissent les protestations. À New York, grande ville d’immigration ouvrière juive, dans l’industrie du vêtement en particulier, ainsi qu’à Boston, cité de forte immigration italienne, la mobilisation est considérable. Politiquement elle se nourrit des courants radicaux chassés d’Italie par Mussolini et qui s’expriment dans des journaux quotidiens diffusés en langue italienne. D’autres quotidiens en langue yiddish s’inspirent des idées socialistes et anarchistes et défendent la solidarité de classe avec les accusés. Rappelons que le Parti socialiste, qui n’est pas encore le Parti démocrate et constitue le troisième courant politique du pays, recueille des millions de voix. Son leader, Eugène Debst, rend visite aux accusés dans leur prison. En France, à l’annonce de l’exécution, les bourses du travail et les mairies de Lille, de Nevers et de Toulon, par exemple, mettent les drapeaux en berne. La Ligue des droits de l’homme, et des écrivains pacifistes comme Romain Rolland, jouent un rôle important. En Italie, même Mussolini et le pape interviennent. En URSS, le XVe congrès du PCUS considère l’affaire comme symptomatique de la stratégie de « classe contre classe ». Staline déclare que la révolution mondiale est proche et que le capitalisme va bientôt s’effondrer…
« On peut tuer nos corps mais jamais nos idées », écrit Nicolas Sacco à son fils. Diriez-vous que le procès est un prototype de procès politique ?
Ronald Creagh. C’est à la fois un procès d’opinion et un affrontement de classes. Chacun sait que c’est l’anarchisme qui est en réalité dans le box. La personnalité très digne et respectable des accusés en fait des figures emblématiques de la souffrance ouvrière. Elle touche les humanistes de toute obédience. Vanzetti a tellement appris en prison que son discours devant le tribunal est devenu un classique d’éloquence judiciaire. Et, par un effet de retour du politique, ce sera la première fois que la réputation de lérique est mise à mal à la face du monde. Aux États-Unis, le procès a laissé une trace profonde dans le monde judiciaire, il constitue un cas d’espèce qui a conduit à réviser nombre de procédures, notamment celle du recours.
(1) L’Affaire Sacco et Vanzetti. Éditions de Paris, 2004, et Atelier de création libertaire, Lyon.
(2) Voir http://raforum.info.
Entretien réalisé par L. D.
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