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Politique - Article paru le 31 juillet 2007 dans l'Humanité

Une grève dans la peau

Le vrai visage des gens

Un jour, sur la route, sa voiture a rencontré un poteau. Nicole le dit comme ça. Pas grand-chose à sauver de la tôle. Le garagiste demande quand même, avant d’envoyer les débris à la casse. En fait, si, il y a bien un truc à récupérer, et elle passera le prendre pour décorer son nouveau véhicule. « Je boycotte LU-Danone », des lettres rouges sur fond jaune, les couleurs du foot à Calais et, par extension, de la ville. Six ans plus tard, Nicole a donc dû changer de voiture, elle s’est coupé les cheveux (« c’est pour passer incognito », raille-t-elle quand on le lui fait remarquer), mais elle boycotte LU-Danone, encore et toujours.

Des regrets ? Pas le moindre. De la fierté ? Guère plus, au fond. Mais des souvenirs, Nicole Piérié, ex-secrétaire du comité d’entreprise de LU à Calais, en a des paquets, compressés comme des sculptures de César. Avec le temps, après la fermeture malgré tout de l’usine en 2003 et le licenciement, un an plus tard, des derniers salariés, les urgences de la survie ont consacré la défaite de l’anecdote. « On a fait tellement de choses que, parfois, les images deviennent un peu floues », s’excuse-t-elle par avance. Au moment de se lancer dans leur grève, les « P’tits LU » de Calais n’ont rien - calculé. Comme s’ils s’y étaient jetés instinctivement. « Le jour où l’annonce officielle de la fermeture est tombée, on est passés dans les ateliers, se remémore Nicole Piérié. Et sur notre passage, on voyait les machines s’arrêter les unes après les autres. Aux pétrins, les gars, ils connaissaient bien les conséquences : avec la pâte qui allait sécher dans leurs cuves, ils savaient qu’ils allaient devoir y aller au marteau le jour où il faudrait reprendre, mais ils s’en fichaient. Il fallait que l’usine s’arrête sur le champ. »

Dans les semaines qui suivent, au coeur de la grève, la syndicaliste CGT (la seule organisation présente dans la biscuiterie de Calais) fait, comme tous les autres, une découverte : « Tu travailles avec des gens depuis des années et tu ne les connais pas du tout, en fait. Comme ils ne sont pas vraiment avec le syndicat, mais qu’ils ne sont pas contre non plus, tu ne les vois jamais. Et puis, il y a un gros coup dur qui survient, quand on est poursuivis par l’huissier de la direction jusque chez nous, quand on est convoqués au tribunal ou encore, plus tard, quand on m’oblige à prendre mon stylo pour signer, en tant que secrétaire du CE, un procès-verbal qui conduit à la fermeture de l’usine. Ce sont des trucs d’une violence inouïe, ça ne devrait pas exister… Et, pour beaucoup, les copains sont là. Grâce à la grève, on s’est aperçus que ça faisait trente ans qu’on se connaissait pratiquement tous, mais qu’en vérité on était passés les uns à côté des autres. C’est dans ces moments-là, quand c’est difficile, qu’on voit le vrai visage des gens, pour le meilleur et pour le pire. J’ai été étonnée de toute cette solidarité. »

De toute la France, des centaines de lettres de soutien affluent à l’usine occupée. Tous les soirs, jusque tard dans la nuit, Nicole s’installe à table avec son mari et, à deux, ils mettent un point d’honneur à répondre à chaque envoi. « Il y avait des courriers tellement émouvants qu’on ne pouvait pas réagir sans s’investir à notre tour, détaille-t-elle. Je me souviens de cette lettre où une femme avait écrit dans tous les coins du papier et, dans l’enveloppe, elle avait glissé un billet de vingt francs. Elle n’avait pas d’argent, nous disait-elle, mais elle avait tenu à faire ce geste. Vingt francs, ça devait lui faire au moins deux repas. Quand je vois des images de conflits sociaux à la télé, je me demande toujours si les autres ils reçoivent la même solidarité que nous, si c’est naturel, mais j’ai comme un doute… »

Trois coups à la porte. Françoise, une copine de Nicole depuis des lustres, elle-même ex-déléguée CGT de LU Calais, passe juste dire bonjour. « J’ai travaillé trente-quatre ans dans l’usine et, aujourd’hui, je me retrouve avec une bulle, zéro sur le compte en banque, témoigne-t-elle. J’ai eu vingt-trois mois d’ASSEDIC après mon licenciement, un an sans rien et là j’ai retrouvé un contrat d’accompagnement dans l’emploi (CAE) pour faire les sorties d’école. » Nicole est un tout petit peu mieux lotie : comme elle avait cinquante ans passés lors de son licenciement, elle a encore droit aux allocations chômage, et elle occupe un emploi administratif à temps partiel pour le syndicat. « Quand on perd son boulot, on est exclu de tout, dénonce-t-elle. On perd le salaire, les primes, les petits avantages du CE. Il y a des malades, des ménages qui se brisent, des mecs qui sombrent complètement. Un de mes copains de l’intersyndicale de Ris-Orangis me disait récemment qu’il connaît des ex-ouvriers de LU qui finissent SDF, sous les ponts. Dans les services de l’emploi, on se retrouve face à des jeunes qui ne connaissent rien au travail. On ne demande pas des courbettes, mais un peu de considération quand même : on a bossé déjà et Danone nous a mis dehors pour augmenter ses marges faramineuses. On n’est pas des moins que rien. C’est comme si aujourd’hui le seul droit qui nous restait, c’est celui d’avoir des emmerdes. »

Thomas Lemahieu

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Tag(s) : #Société
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