Article paru le 6 juillet 2007 dans l'Humanité
Les carburants verts ne remplaceront pas le pétrole
Énergie . L’UE fait la promotion de la production d’essence à partir de végétaux, s’inscrivant dans une dérive qui menace la sécurité alimentaire des populations.
La Commission européenne a plaidé hier pour un développement international des biocarburants dans le cadre de l’ouverture d’une conférence internationale qui se tenait sur le sujet à Bruxelles. Elle a renouvelé son objectif de parvenir à 20 % d’énergies renouvelables dont la moitié en biocarburants d’ici à 2020. Alors que l’on parle de quadrupler dans les prochaines années la production de carburants verts dans le monde, la Commission européenne ajoute qu’une " production mal gérée peut augmenter les émissions de gaz à effet de serre au lieu de les réduire ". Le risque est réel et il conviendrait de dire ce qu’on entend faire pour l’éviter. Or la Commission ne dit rien.
Intensification
des pollutions
En France, la filière naissante des biocarburants suscite beaucoup d’espoir chez les exploitants agricoles spécialisés en grandes cultures et pas mal d’interrogations chez les éleveurs utilisant des - céréales pour les porcs et les volailles. Les débats de société font aussi l’objet de controverses concernant le bilan écologique global des carburants agricoles en raison des risques d’intensification de la production agricole et des pollutions induites. Au point que l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) a récemment rendu publique une étude consacrée aux " impacts des biocarburants sur l’agriculture européenne ".
Depuis la réforme de la politique agricole commune (PAC) de 1992, la production de carburants d’origine agricole a été favorisée par les surfaces officiellement mises en jachère et légalement autorisées à recevoir des cultures dites industrielles. Elles occupaient environ 4 % des superficies emblavées et ne progressaient guère faute d’une détaxation suffisante des carburants verts. La décision prise récemment par l’Union européenne d’aller vers 5,75 % de consommation de biocarburants à l’horizon 2010 est apparue comme une mesure de relance de la filière en attendant de parvenir à 10 % vers 2020.
Mais la Commission européenne n’a pas évalué les effets du développement de la filière des biocarburants sur le marché des aliments du bétail. Elle indique seulement que les coproduits issus de la trituration seront disponibles à cet effet pour réduire les coûts de production dans des filières comme la viande porcine et la volaille. L’INRA mentionne toutefois que cette prévision n’a rien d’automatique. Aux États-Unis, la montée en charge des biocarburants a fait monter le prix des céréales et celui des aliments du bétail. Cette hausse est intervenue en dépit du moindre coût des coproduits de la trituration car ces derniers sont pauvres en protéines.
la canne à sucre
à la place du soja
La Commission oublie aussi que certains pays européens préfèrent importer des biocarburants issus de l’huile de palme ou de la canne à sucre plutôt que de les produire sur leur sol. Ces importations pourraient fournir 27 % des biocarburants utilisés dans l’Union. Et contribuer à la déforestation des pays qui vont se spécialiser dans ces cultures d’exportation. " Ne s’agit-il pas la d’un déplacement du problème à une autre échelle, celle de la planète ", interroge l’INRA ?
Cette question souligne toute la gravité des enjeux posés par une production de biocarburants pilotée par le marché quand flambent les cours des énergies fossiles. Dans -Libération d’hier, Luis Iniacio Lula Da Silva déclarait que les biocarburants brésiliens sont produits " dans des régions distantes de l’Amazonie, dont le sol et le climat ne sont pas adéquats à la plantation de canne à sucre ", ajoutant que les programmes brésiliens de production d’éthanol " font partie d’une stratégie intégrée de protection environnementale, centrée sur le développement durable du pays en termes économiques, sociaux et environnementaux ". Le président brésilien ment par omission. Plus la canne à sucre prend la place du soja et de l’élevage bovin dans certains États du Brésil, plus ces deux productions agricoles en forte expansion doivent trouver des terres de substitution et accentuent la déforestation de l’Amazonie.
Forêt primaire
en danger
Ce qui est vrai pour le Brésil l’est encore davantage en Indonésie et dans d’autres pays asiatiques de moindre superficie. L’expansion des plantations de palmiers à huile pour produire du bio diesel accélère la déforestation. Hier, à Bruxelles, le ministre indonésien de l’Énergie a déclaré que cela ne perturberait pas l’environnement car " nous utiliserons des terres inutilisées pour produire " (sic). Il s’agit en l’occurrence de la forêt primaire défrichée à cet effet.
La fuite en avant dans la production d’éthanol a fait grimper le prix du maïs américain de 70 % en un an. Toutes les céréales et tous les oléagineux sont orientés en forte hausse depuis un an. Sans arbitrages politiques en faveur de la souveraineté alimentaire des peuples, le pilotage de la production de biocarburants par le marché débouchera sur des spéculations et des famines.
Selon l’INRA, les bilans énergétique et écologique des différents carburants agricoles sont légèrement positifs, une fois déduites les énergies utilisées en amont et leur moindre rejet de CO2 par rapport aux énergies fossiles. Mais l’Institut note aussi que l’incorporation de 5,75 % de carburants verts dans les véhicules européens conduira l’Europe à utiliser 18 % à 20 % des terres arables pour des cultures énergétiques en ne réduisant que de 3 % les importations de pétrole.
Gérard Le Puill
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