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" Pour nous c’était terrible, pour les autres, c’était pire "

Depuis six ans, le père Patrick Desbois sillonne l’Ukraine à la recherche des lieux d’exécution. Entretien.

Comment avez-vous découvert la première fosse commune ?

Patrick Desbois. Mon grand-père avait été déporté dans un camp allemand de prisonniers soviétiques, à Rava Ruska (près de Lvov en Ukraine - NDLR). À leur arrivée, à l’été 1942, les Allemands avaient fait tuer tous les Soviétiques, c’est-à-dire 20 000 personnes. Les corps n’étaient pas encore sortis du camp. Les juifs de la ville avaient été réquisitionnés pour le faire. Mon grand-père a survécu mais il a vu, tous les jours, les assassinats de juifs ; c’était une région juive à 80 %. Il disait toujours " pour nous, c’était terrible, mais pour les autres, c’était pire ". À l’âge de trente-cinq ans, j’ai participé à des séminaires de formation à Yad Vashem en Israël pour comprendre l’histoire de la Shoah, le camp d’Auschwitz, les camps de l’opération " Reinhard ", et les tueries à l’Est. Un jour, alors que j’étais à Rava Ruska, j’ai demandé où étaient enterrées les victimes. Deux ans plus tard, on m’a emmené dans un petit hameau sur l’endroit où les quinze cents derniers juifs de la ville avaient été tués. Cent dix paysans ukrainiens nous accompagnaient, tous témoins dans leur enfance des exécutions. Ils avaient été réquisitionnés pour mettre de la chaux sur le sang qui coulait. Pour la plupart, de jeunes femmes forcées par les nazis. Ils ont raconté, chacun, ce qu’ils avaient vu. Le maire m’a dit : " Ce que l’on a fait là, on peut le faire pour cent villages. " Et on l’a fait pour cent villages.

Quelles sont les archives de cette période ?

Patrick Desbois. Dès 1944, dès que les Allemands perdaient un village, les Soviétiques créaient une petite commission d’enquête avec un procureur, le curé, le maire, les survivants, et les interrogeaient pour savoir qui avait collaboré avec les fascistes. Les comptes rendus de ces interrogatoires ont été par la suite très dévalorisés. Depuis l’affaire de Katin (les Soviétiques ont accusé les Allemands du massacre de quatre mille cinq cents militaires polonais, qu’ils avaient eux-mêmes commis - NDLR), les sources soviétiques ont été minimisées dans les recherches historiques. Or les archives de ces commissions, seize millions de pages, ont été microfilmées par le musée de l’Holocauste de Washington. On trouve là le premier récit de ce qui s’est passé. D’un autre côté, à Ludwigsburg près de Stuttgart, se trouve le dépôt historique de tous les tribunaux d’après-guerre en Allemagne. Ces archives-là sont classées par assassins, alors que côté soviétique, elles sont classées par localisation.

Vous insistez sur la valeur probative de votre travail...

Patrick Desbois. Chaque fois que je me rends sur un site, je fais d’abord une recherche dans les archives soviétiques, puis allemandes. Et quand j’arrive dans le village, je dispose déjà des deux sources, ce qui me permet de mettre en relation ces données avec l’enquête de terrain auprès des voisins. Un jour, j’ai eu l’intuition que les Allemands ne ramassaient pas leurs douilles, ce qui s’est avéré. Grâce aux expertises en balistique, on retrouve la marque et la date de fabrication des douilles allemandes. On les localise avec le GPS, puis on les ramasse pour localiser les tireurs. Nous menons une véritable investigation. Normalement nous n’ouvrons pas les fosses. Sauf une fois à la demande du musée de la Shoah à Paris, pour prouver leur existence. Nous avons mené cette expertise archéologique sous contrôle rabbinique en ouvrant dix-sept fosses dans un village. C’étaient les derniers juifs de Busk, dans la région de Lvov, où nous avons notamment retrouvé une fosse avec quatre cent cinquante personnes, femmes et enfants principalement, qui avaient été enterrés vivants.

Entretien réalisé par A. R. paru dans l'Humanité du lundi 25 juin 2007

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Tag(s) : #Histoire
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