Darfour Les origines d’une crise
Article paru dans l'Humanité du lundi 25 juin 2007
Souvent définie comme une lutte des " Arabes " contre les " Noirs ", la crise du Darfour a des causes multiples qui ne peuvent être négligées pour trouver une issue favorable au conflit.
La crise du Darfour a été déclenchée début 2003 par l’apparition de deux groupes armés. Dans cette région de l’ouest du Soudan grande comme la France, l’Armée de libération du Soudan (SLA) et le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM) prennent alors les armes pour obtenir de Khartoum un plus juste accès aux richesses et au pouvoir. Même si l’ensemble des groupes du Darfour partage ces griefs à l’égard de Khartoum, le JEM et le SLA sont majoritairement constitués de membres des ethnies Zaghawa, Masalit et Four. Les deux mouvements demandent que le Darfour et sa population soient mieux intégrés et considérés dans une nation soudanaise caractérisée par l’hégémonie d’une petite élite à Khartoum, au-delà de laquelle tout Soudanais est un citoyen de seconde zone. Cette revendication s’inspire des négociations sur le partage des richesses et du pouvoir que le régime soudanais est alors en train de mener avec le plus important groupe rebelle du pays, le Mouvement de libération des peuples du Soudan (SPLM), pour mettre fin à plus de vingt ans de guerre civile entre le Nord et le Sud. Pour les jeunes éduqués, qui constituent les premiers bataillons de rebelles du Darfour, les concessions que Khartoum, sous pression internationale, octroie au Sud Soudan indiquent tout à la fois qu’une redistribution des cartes est possible mais que seuls ceux qui ont les armes à la main pourront faire valoir leurs revendications.
w La dégradation
de l’environnement
Cette rébellion survient dans une région déjà au bord de l’explosion. Comme dans toute la bande sahélienne, la cohabitation entre nomades et sédentaires au Darfour a été mise à mal depuis le milieu des années soixante-dix par la dégradation de l’environnement. Autrefois, la terre appartenait aux sédentaires, essentiellement Four et Massalit, mais les nomades y disposaient d’un droit de passage pour leurs troupeaux. Les deux groupes vivaient dans une imbrication complémentaire. La sécheresse, l’avancée du désert couplées avec l’accroissement des populations ont rendu bien plus difficile l’application des anciennes règles de partage des terres. Les nomades ont dû descendre leurs troupeaux de plus en plus bas et de plus en plus tôt, les routes de transhumance ont été de plus en plus rendues impraticables par l’extension des cultures, générant des tensions croissantes entre communautés. À partir de la grande famine de 1984-1985, ces tensions vont de plus en plus dégénérer en affrontements armés, notamment en 1987 et 1989. La ligne de fracture n’est pas entre Arabes et Noirs, mais entre nomades et sédentaires, opposant des groupes comme les Zaghawa et les Four, aujourd’hui dans le même camp.
w Une culture
des armes
Le terme djandjawids, ces milices armées par Khartoum, existe depuis longtemps au Darfour. Il désignait avant le conflit les bandits qui sévissaient dans cette région marquée par l’insécurité et le surarmement. Depuis la fin des années soixante-dix, les armes ont afflué au Darfour, apportées en partie par les différentes rébellions tchadiennes qui s’y sont longuement implantées avec l’aide de leurs soutiens libyen, soudanais et français. Dans les années quatre-vingt, des cargos entiers d’armement furent également amenés par la Libye du colonel Kadhafi, à qui le régime soudanais avait virtuellement cédé le Darfour en échange d’une aide militaire dans sa guerre contre les rebelles du Sud. Pour assouvir son rêve de créer une ceinture arabo-musulmane entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, Kadhafi forma à cette époque les Légions arabes. Pour cela, il a recruté dans toute la bande sahélienne et notamment au Darfour, où ces troupes étaient entraînées. Par ailleurs, les Darfouriens et notamment les membres de certaines tribus arabes, avaient déjà été largement utilisés par le pouvoir de Khartoum dans sa lutte contre la - rébellion du Sud. Elles y ont acquis la culture de la razzias et des violences envers les civils.
w Un climat de manipulation ethnique
La division souvent mise en avant entre Arabes et Noirs est partiellement artificielle. Personne au Darfour n’est arabe au sens où l’entend le public occidental et la société du Darfour a longtemps connu de nombreux intermariages. Les appartenances peuvent de plus être changeantes, comme le prouve le cas des Zaghawa, longtemps considérés comme arabes, parce que nomades, mais devenus des victimes noires dans le conflit. Contrairement à l’affirmation du ministre Bernard Kouchner, qui dans une tribune en décembre décrivait la réalité du Darfour comme " des milices arabes poursuivant des populations noires, des musulmans intégristes tentant d’imposer la charia à des musulmans modérés, un conflit ethnique et un État complice ", toutes les communautés du Darfour sont également musulmanes et chaque camp compte son lot d’intégristes. Néanmoins, à partir du milieu des années quatre-vingt, certains intellectuels et membres de l’administration ont créé le Rassemblement arabe, un groupe de pression à l’idéologie ouvertement raciste. Leur présence et leurs liens avec Khartoum ont contribué à donner aux tensions intercommunautaires un caractère de plus en plus ethnique et à cristalliser la division entre Noirs et Arabes. D’autant qu’elle s’est ajouté et se combiné aux Légions arabes de Kadhafi qui, elles aussi, dispensaient une idéologie panarabe et considèraient les Noirs comme inférieurs. Cette ethnisation des conflits économiques et politiques a encore été renforcée par la gestion administrative de la région par le gouvernement. Non seulement, reprenant une méthode mise en place par les colons anglais, il a subvertit les structures traditionnelles en en contrôlant les nominations, mais il a aussi procèdé à un redécoupage des divisions administratives systématiquement favorables aux groupes arabes.
w La contre-insurrection
du gouvernement
En 2003, les premières victoires militaires des rebelles, notamment la prise de El-Fasher, capitale du Darfour Nord, surprennent et effrayent le pouvoir soudanais, qui tarde à réagir. Mais pour les radicaux du régime, déjà rebutés par les concessions faites au Sud, il n’est pas question de voir des mouvements régionaux remettre en question leur mainmise sur le nord du pays. À partir de l’été 2003, la contre-offensive militaire est lancée. Faute de pouvoir faire appel à une armée qui compte de nombreux soldats darfouriens, le Soudan s’appuie sur les tribus arabes. Certaines acceptent, poussées par la misère, la soif de terre, l’idée que le ralliement au côté du régime apportera reconnaissance et considération, voire en invoquant " une communauté de destin au nom d’un "arabité" illusoire " (1). Armés et regroupés par le gouvernement, ces djandjawids vont alors mener une politique contre-insurrectionnelle classique qui consiste à " vider l’océan pour que le poisson ne puisse plus nager ". En clair, s’en prendre aux civils pour isoler les rebelles et les priver de leur base de soutien. Cette stratégie a été menée, surtout jusqu’à la mi-2004, avec une violence inouïe, avec les mêmes armes et les mêmes méthodes que celles qui avaient été utilisées dans la guerre contre le Sud. Des centaines de villages ont été détruits et environ la moitié des 200 000 morts liés au conflit (2) ont perdu la vie durant cette période. Néanmoins, il n’a jamais été question d’éliminer tous les Noirs du Darfour, ni même d’entreprendre une politique construite pour redessiner le peuplement de la région. Malgré la présence d’un argument racial chez les assaillants, on peut d’autant moins parler de génocide que les lignes de fractures n’ont cessé de se recomposer. Aujourd’hui, dans une situation de plus en plus anarchique, on trouve au Darfour des Zaghawa " noirs " alliés du régime combattant des Four et même d’autres Zaghawa, des Arabes ralliés aux rebelles ou encore, de façon croissante, des affrontements sanglants entre tribus arabes autour de la terre.
(1) Gérard Prunier, le Darfour un génocide ambigu.
(2) Les chiffres sont l’objet d’une polémique. Certains évoquent jusqu’à 400 000 morts, en appliquant le taux de mortalité de cette période de violence à l’ensemble des quatre années du conflit. La plupart des scientifiques estiment que 25 % environ des décès sont directement liés à des violences, le reste étant dû aux conditions de vies déplorables générées par le conflit.
Camille Bauer
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