Francis Wurtz : " Une référence stratégique pour l’avenir "
La victoire de Nicolas Sarkozy invalide-t-elle après coup l’analyse des résultats du 29 mai 2005 sur la force du " non " de gauche et des idées antilibérales ?
Francis Wurtz. Le premier à avoir défendu cette thèse de façon nette n’est autre que le président
de la Commission européenne, José Manuel Barroso, qui a dit au lendemain de l’élection de Nicolas Sarkozy que le " oui " venait finalement de l’emporter. Ce qui montre à quel point l’interprétation du 29 mai 2005 reste une question politique et stratégique de très grande portée, en France comme en Europe. Personnellement, je pense qu’il faut éviter un double écueil. Le premier serait de voir dans la victoire du " non " un prêt-à-porter politique, qui aurait exprimé une conscience politique majoritaire achevée autour du rejet de la société capitaliste et d’un projet alternatif. Ce serait une lourde erreur, qui nierait le rôle de l’intervention politique dans
ce résultat. On sait les débats qui ont traversé la gauche et le Parti socialiste sur les réponses qu’il convenait d’apporter à l’appel de la société. Le deuxième écueil serait de ne voir dans le 29 mai que ce que le rapport officiel du Parlement européen en a retenu dans un texte adopté fin mai. Je cite : le rapport " considère qu’une large part des réserves exprimées étaient liées au contexte plutôt qu’au contenu " et ajoute " que les questions qui préoccupaient le plus la population ont été résolues entre-temps ". Autrement dit, la parenthèse est refermée.
Pour ma part, je pense au contraire que le résultat du 29 mai a révélé la force du phénomène de rejet du modèle libéral. Ce qui a été rejeté à mon avis de façon durable, c’est la mise en concurrence des salariés et des modèles sociaux pour tirer les acquis sociaux vers
le bas ; c’est aussi la thèse libérale centrale de la baisse du coût du travail au nom de la compétitivité, qui fait des femmes et des hommes de simples variables d’ajustement dans la course aux profits. C’est enfin l’inaccessibilité de centres de décisions essentiels comme
la Banque centrale européenne. J’ai récemment rencontré le comité de groupe européen d’Alcatel.
Son premier responsable, un syndicaliste français de la CFDT, a caractérisé une réunion tenue avec la Commission européenne par ces mots :
" J’y ai découvert que nos trois priorités (volontarisme industriel, intelligence pour se défendre face à la mondialisation, implication des forces sociales) s’entendent dans la langue ultralibérale bruxelloise comme trois gros mots : dirigisme, protectionnisme et danger syndical. " C’est un exemple parmi beaucoup d’autres mais il montre que cette prise de conscience est un acquis fondamental, une base très forte sur laquelle il faut bâtir des perspectives alternatives. Évidemment cela ne fait pas un aboutissement spontané, mais nier ou amoindrir la portée politique potentielle de cet acquis est une erreur d’appréciation majeure.
Mais alors, comment expliquer le paradoxe d’un débouché politique qui est l’élection
de Sarkozy ? Est-ce parce les sentiments nationalistes dominent en vérité ou parce qu’il
a réussi à donner le sentiment de mieux tenir compte que d’autres de la portée du " non " ?
Francis Wurtz. C’est plutôt cela ! Je rappelle le passage de Nicolas Sarkozy dans son discours
de référence sur la question européenne à Strasbourg :
" Ce n’est pas le "non" à la constitution européenne qui est responsable de la crise de l’Europe. C’est la crise de l’Europe qui est responsable du rejet de la constitution. " Quand est-ce que Ségolène Royal a dit cela ?
Et Nicolas Sarkozy ajoutait :" Cette crise n’est pas conjoncturelle, elle vient de loin, elle n’est pas institutionnelle, elle est politique, elle est morale, elle est culturelle. " Et encore : " Que reste-t-il
des principes fondamentaux de la construction européenne dans une Europe qui ne voudrait parler de rien d’autre que de la concurrence du libre-échange et de la force de sa monnaie. " Autrement dit, il a évidemment trompé profondément les Français, et tout fait pour retourner
leurs aspirations au changement en faveur du modèle libéral que par ailleurs il défend. Mais quand, pendant le même temps, Ségolène Royal n’offre comme réponse aux aspirations exprimées par le " non " que l’accrochage d’un drapeau tricolore dans chaque foyer, elle commet une faute considérable. Quand on l’entend dire aujourd’hui que les deux erreurs de son programme qui lui ont été imposées sont le SMIC à 1 500 euros au bout de cinq ans et la généralisation des 35 heures, il ne faut pas chercher ailleurs une des causes majeures de ce manque à gagner phénoménal pour la gauche.
Pour vous, les enseignements de la percée antilibérale du 29 mai restent donc toujours d’actualité pour nourrir une réflexion d’avenir pour la gauche ?
Francis Wurtz. Cela reste un événement stratégique de référence pour qui veut transformer la société et travailler à un rassemblement à vocation majoritaire. Il est symptomatique qu’entre les deux tours des législatives, ce qui a fait bouger la donne soit l’affaire de la " TVA sociale ", qui est, dans toute l’Europe, une pièce maîtresse du dispositif néolibéral de transfert des contributions sociales du capital sur toute la population.
Entretien réalisé par Pierre Laurent paru dans l'Humanité du vendredi 22 juin 2007
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