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Politique - Article paru le 28 novembre 2007 dans l'Humanité

enquête

Ces communistes sans domicile fixe

Six « ex », d’âge, de sexe, de profession différentes reviennent sur les raisons du divorce avec le PCF, parti dans lequel ils ont exercé des responsabilités, parfois très longtemps.

Six parmi des milliers d’ex-adhérents du PCF. Six personnalités, de sexe, d’âge, de profession, de localité, différentes qui ont la particularité d’avoir exercé des responsabilités militantes (secrétaire de cellule, de section ou membres du - comité fédéral) pendant longtemps, parfois très longtemps. Et puis un jour, elles ont quitté leur parti, à des périodes différentes. Sans éclat, sans rancoeur. Mais avec une blessure, de l’amertume.

Jean-Pierre Alexandre, Marie-Lou Benoît, Claudie Camuzat, Gérard Chastanet, Pedro Gonzalez et Marie-France Monier souffrent de n’avoir plus été écoutés, d’être devenus invisibles quand ils ont commencé à s’interroger et à questionner sur « la ligne » du PCF. « On étouffait le débat dès que des camarades émettaient des avis différents de ceux de la direction », se souvient Marie-Lou Benoît (cinquante-six ans), professeure dans un lycée de Haute-Savoie. Entrée en 1970 au parti, cette ancienne secrétaire de cellule rend sa carte dix-sept ans plus tard. « Quand la désillusion a gagné, dit-elle. Je ne savais plus comment secouer les choses pour obtenir des réflexions sur les Pays de l’Est ou sur notre approche de l’éducation. » En glissant un bulletin blanc au premier tour de la présidentielle de 2007, elle comprend que son histoire avec le PCF s’achève. « Je suis arrivée au bout du bout. »

Jean-Pierre Alexandre et Gérard Chastanet n’en sont pas au point de ne plus voter - communiste. Ils s’expriment pour Marie-George Buffet avec, cependant, « moult hésitations ». Pedro Gonzalez, lui aussi, a voté en sa faveur, « sans état d’âme ». En revanche, Claudie Camuzat lui a préféré José Bové et Marie-France Monier, Olivier Besancenot, toutes deux par réaction contre le PCF, pour lui délivrer un message. Seuls Jean-Pierre Alexandre et Pedro Gonzalez ont rompu quand leur formation politique a choisi de présenter son propre candidat au scrutin présidentiel. « À ce moment-là, tout s’est effondré pour moi, on a joué la boutique contre l’intérêt général », raconte Pedro Gonzalez (cinquante-trois ans), cadre supérieur dans une entreprise montreuilloise, en Seine-Saint-Denis, ville où il a été membre du bureau de la section locale communiste. Adhérent depuis 1976, il vit douloureusement sa récente séparation avec le PCF. Lui, le militant dévoué, actif, il estime qu’il a été « débarqué ». C’est une page qui se tourne, « trente ans de ma vie ». À l’exception de Pedro Gonzalez, les autres décrivent le processus de rupture comme s’ils avaient été victimes d’une machine sur laquelle ils n’avaient aucune prise. « Ce ne sont pas les divergences politiques, qui se sont révélées plus tard, qui me gênaient, c’est le poids de l’appareil, ce système de directives descendantes, de monopole de la parole, de paroles formatées, de formules toutes faites », souligne Jean-Pierre Alexandre (soixante-sept ans).

Ancien inspecteur départemental de l’éducation nationale, il a dirigé la section communiste de Sartrouville, dans les Yvelines. Entré au parti pour s’opposer à la guerre d’Algérie, en 1961, il confie : « Le PCF était comme un cocon, un milieu où l’on se sentait bien. À Sartrouville, on était une bande de copains joyeuse et active. La convivialité, la chaleur humaine rejetait en arrière-plan les dysfonctionnements internes du parti. »

Le cocon, Claudie Camuzat (trente-huit ans) l’a également connu. Cadre administratif à Bourges, dans le Cher, elle adhère au parti - communiste en 1987, le quitte en 2003, tout en reconnaissant « une solidarité en son sein, un esprit de fraternité ». Mais objecte-t-elle : « Plus son influence rétrécissait, plus ses lieux de pouvoir devenaient autistes. C’était à l’individu d’apprendre les codes de l’organisation et pas le contraire. » Il n’empêche, ses yeux, comme ceux des cinq autres, s’illuminent à l’évocation d’un parti conçu comme une formidable université populaire. On y entrait parce que le militantisme en son sein enrichissait. Gérard Chastanet (soixante-douze ans), ancien cheminot à Paris Austerlitz, se remémore : « On m’incitait à lire et à m’instruire pour acquérir une réflexion. Le parti m’a formé intellectuellement et politiquement. » Cette université, c’est la sensation de participer à une pensée collective. Sauf que militer s’est réduit à donner du temps sans s’épanouir en échange. Ancien dirigeant de la section communiste du 13e arrondissement de Paris, Gérard Chastanet avait adhéré en 1959, il a rendu sa carte en 2000.

« J’ai arrêté petit à petit de donner mon temps au parti. Il a abandonné les ouvriers et les employés, je ne pouvais plus suivre », explique Marie-France Monier (cinquante-neuf ans), ouvrière chez Chausson reconvertie employée communale à Villejuif, dans le Val-de-Marne. Les doutes s’installent progressivement chez cette militante qui adhère en 1970 et le quitte au moment de la gauche plurielle, de 1997 à 2002. L’épisode est longuement - commenté par nos six personnalités. Comme si cette histoire récente concluait « le tournant de la politique d’adaptation du PCF à la société capitaliste », estime Gérard Chastanet. Les cinq autres ne sont pas loin de le formuler ainsi. Jean-Pierre Alexandre : « Au lieu de s’interroger sur ce que doit être un parti révolutionnaire de nos jours, on s’est accroché à des échéances électorales. Et à une participation au gouvernement dont on ne savait pas trop ce qu’elle pouvait nous apporter, sinon un peu de crédibilité en tant que parti de gouvernement. On a supprimé la grande perspective biblique du "Grand Soir" pour la remplacer par des petits sauts d’élection en élection. » Marie-France Monier : « On est devenu un parti électoraliste et les seuls qui avaient la parole, c’était les élus. Le parti de Hue et de Buffet est devenu celui de la stratégie. La vie des gens était reléguée en second plan. La priorité consistait à établir des alliances ou des accords entre organisations. Je n’ai pas adhéré au parti de la stratégie. » Claudie Camuzat : « Le parti a accompagné une politique en complète contradiction avec ses valeurs, sa raison d’être. On est entré en compromission avec le pouvoir. »

À l’exception de Marie-France Monier, tous ont soutenu la participation des ministres communistes au gouvernement. Ce n’est donc pas tant la démarche qui posait problème à nos interlocuteurs mais bien l’absence de réflexion sur le rôle propre de leur formation politique dans cette période. Or le débat n’a pu aboutir. Ceux qui critiquaient la gestion de la gauche plurielle s’entendaient répondre qu’il n’y avait pas lieu de revenir dessus, puisque « la participation au gouvernement avait été votée majoritairement par les adhérents », rappelle Gérard Chastanet, lui-même « en colère » par l’attitude de la direction.

Comportement incompréhensible pour lui et pour nos autres interlocuteurs. En démissionnant de ses responsabilités de secrétaire de section et de membre du comité fédéral, en n’étant plus « chargé de mission », Jean-Pierre Alexandre dit s’être senti libéré pour réfléchir et s’interroger « sur la paresse idéologique du parti. Cette façon de répéter les mêmes mots, les mêmes thèmes, les mêmes comportements. Son fonctionnement quasi religieux consiste à s’appuyer sur un corpus figé, parce que cela paraît solide, rassurant. Et la paresse idéologique s’est illustrée sur ses retards à propos du féminisme, de la liberté sexuelle, de l’écologie. Mais aussi sur les transformations de la classe ouvrière ou la montée des nouvelles couches moyennes ». Est-ce cette « paresse idéologique » qui est source d’étiquetage des militants et de désaffections au sein du PCF ? Est-ce encore cette « paresse idéologique » qui ne permet pas de s’interroger sur ceux qui quittent l’organisation ? « Le PC ne sait quoi faire de ses ex, déplore Marie-Lou Benoît. Un chercheur m’a raconté qu’il avait contacté le parti pour offrir ses services et n’avait reçu aucune réponse. J’en étais malade pour lui. » Bien d’autres intellectuels ont subi le même mutisme, non par négligence, mais « le parti n’a pas conscience de son fonctionnement », commente Jean-Pierre Alexandre. Pour que des errements, des défauts soient corrigés, il faut qu’ils aient été identifiés et nommés.

Étrangement, les six ex-membres du PCF se revendiquent tous communistes. Être un ex n’est pas une perte d’identité. Simplement, « l’outil » PCF est devenu, à leurs yeux, inefficace ou a perdu sa crédibilité. Étrangement, ils se situent quasiment tous en référence à cette formation, suivent son activité, sa politique, de très près parfois. La bataille référendaire sur le traité de constitution européenne a rapproché un peu plus du PCF ceux d’entre eux qui s’en étaient éloignés. Claudie Camuzat : « Dans cette lutte, il a été l’élément rassembleur. Je voulais croire qu’il avait commencé à ouvrir des fenêtres sur des engagements comme le féminisme ou l’écologie. » Ni elle ni les autres n’ont cherché à rejoindre un autre parti. Les quatre qui ont quitté le PCF depuis longtemps se sont engagés dans des initiatives de RESF, entre autres. Marie-Lou Benoît milite ardemment à ATTAC, une association qui « fourmille d’ex-cocos », affirme-t-elle. Gérard Chastanet a côtoyé un à deux ans Rouges vifs, « mais ils étaient tout aussi sectaires ». Retraité, il lit assidûment l’Humanité, le Monde diplomatique, le Manifeste et Regard. « Ce qui me déglingue, c’est de voir partout des ex, profondément communistes et on n’arrive pas à se réunir pour constituer un grand parti », soupire-t-il. Marie-France Monier ne sait pas, elle, où aller : « Je me sens orpheline de ce temps où l’on se sentait vivre, où on ne subissait pas. » Pour l’instant, elle s’intéresse à l’association Femmes en noir, découverte à la Fête de l’Humanité.

Les uns et les autres doivent surmonter une amertume, une tristesse profonde qui les amène à revenir sur leur propre choix : est-ce que cela valait le coup de passer cinq soirées par semaine en dehors de chez moi ? Est-ce que je ne me suis pas gouré d’outil pour me battre ? Mais ils savent, eux, militants anticapitalistes, qu’il faut « autre chose » qu’une association ou un syndicat face à la société capitaliste. Surtout aujourd’hui avec « l’autre » qui tape comme un « enragé », s’offusque Pedro Gonzalez. Ils ne sont pas loin du PCF et pourtant plus éloignés que jamais. Claudie Camuzat : « Je ne suis pas certaine que quelque chose de neuf sortira du parti. » Elle n’y croit plus, pourtant elle espère, à l’image des cinq autres, que le faible score communiste à l’élection présidentielle bousculera les certitudes, au point de tout mettre à plat. « Engager des recherches sur la nature du communisme, la notion de gauche, l’évolution de la structure de la société, les nouvelles couches moyennes et sur la transformation de la classe ouvrière »… énumère, entre autres, Jean-Pierre Alexandre. Producteurs d’idées, ils aspirent tous à ce que le PCF revienne aux « fondamentaux », qu’il recentre sa politique sur « la lutte des classes », concept devenu « tabou » alors qu’il s’applique aujourd’hui encore plus qu’hier. Pedro Gonzalez : « En France, une minorité s’affronte à la majorité. Pour gagner, elle mène une belle campagne de culpabilisation et de division, des jeunes et des vieux, des salariés du public et ceux du privé, des immigrés et des Français, des sans-ressources et ceux qui ont en ont un peu plus. Ca, c’est la lutte des classes dans sa grande expression. » Marie-France Monier : « Le PCF doit arrêter d’être obnubilé par les problèmes de stratégie et redevenir un parti de lutte. »

Réfléchir sur l’état de la société, sur les orientations politiques devrait, selon les ex, primer sur « l’outil » qu’il conviendrait de créer. « On a les structures en fonction de ce l’on veut faire et non l’inverse », analyse Marie-Lou Benoît. Elle rêve d’un « grand débat populaire. On pose les cartes d’adhérents du PC par terre. On discute des erreurs et des alternatives. Je ne veux surtout pas d’une alliance des divers collectifs et partis. Il faut une rencontre des citoyens. On ne peut faire autrement que construire avec les gens ».

Unanimes pour rejeter un conglomérat d’appareils politiques, unanimes pour rejeter le PCF tel qu’il existe actuellement, les six semblent diverger sur la nouvelle force à créer. Pedro Gonzalez, Marie-France Monier et Gérard Chastanet aspirent à un renouveau du parti communiste, « avec une visée communiste », précise ce dernier. Jean-Pierre Alexandre plaide pour « une force à la gauche de la gauche. Le communisme ne doit pas être un projet de société arrêté dans ses détails. On ne peut dresser le schéma de ce que serait une société idéale. De même, le mot "communiste" s’il s’avère être un véritable handicap pour mener un large combat, on doit en faire l’impasse ». Marie-Lou Benoît estime que c’est à la formation conçue à « l’issue de la rencontre entre citoyens de décider s’il convient ou non de l’intituler "communiste". Le projet, les alternatives importent d’abord, je suppose que l’on retrouvera les idées communistes ». Un point de vue partagé par Claudie Camuzat. Elle confie : « Sur cette question, les cartes sont brouillées. Il faut prendre le temps de réfléchir à cette force, se dégager des échéances quelles qu’elles soient et d’entendre l’intelligence de l’autre. » Qu’est-ce qui différencie Claudie Camuzat, Jean-Pierre Alexandre, Marie-Lou Benoît, Gérard Chastanet, Pedro Gonzalez et Marie-France Monier des adhérents du PCF ? Ils n’en sont plus membres, mais ils restent profondément communistes. Des communistes sans domicile fixe.

Pedro Gonzalez n’a pas souhaité être photographié.

Mina Kaci Photos Pierre Pytkowicz

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