
Le mouvement de protestation contre les propos de Nicolas Sarkozy, mettant en cause la magistrature après les accusations de faute dans l'affaire Laëtitia [1], a gagné du terrain et pourrait selon les syndicats se généraliser à tout le pays. François Fillon juge que leur réaction est "excessive".
"C'est une sorte de raz de marée, c'est vraiment le ras-le-bol de l'intégralité des magistrats français, et ça va même bien au-delà des rangs des seuls magistrats", a dit Virgnie Valton, vice présidente de l'Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire).
Cette épreuve de force entre le pouvoir politique et le système judiciaire est sans précédent dans l'histoire du pays. Les syndicats de magistrats appellent à reporter toutes les audiences jusqu'à jeudi, jour d'une manifestation nationale à Nantes. Après Nantes, une quinzaine de juridictions ont déjà lancé la "grève", à Besançon, Pointe-à-Pitre, Strasbourg, Dijon, Villefranche-sur-Saône, Châlons-sur-Saône, Avignon, Auxerre, Bayonne, Rennes et Quimper, notamment. Une centaine d'assemblées générales sont programmées ailleurs, disent les syndicats.
Plusieurs personnalités de la majorité estiment que la magistrature tente de fuir toute notion de responsabilité. Le garde des Sceaux, Michel Mercier, a bien tenté de temporiser, vendredi, en déclarant : "Le président de la République a dit ce que ressentent les Français. C'est d'abord un sentiment humain qu'il exprime". Avant d'ajouter : "Le président a dit qu'il y a eu des dysfonctionnements. Il n'a rien dit d'autre. On est dans un cadre serein".
Pour le PCF, "Nicolas Sarkozy et sa majorité sont responsables de cette situation désastreuse. Le président Sarkozy doit cesser de faire de chaque drame une affaire d'Etat. Il doit par contre, prendre en compte la question de la justice qui est, elle, l’affaire de l'Etat", précise le communiqué. "Près de deux lois par an sont votées dans le seul but d'aggraver les sanctions pénales. Cette multitude de lois est si significative de la volonté ultra-sécuritaire du président et de sa majorité --à chaque drame, une loi-- qu’elles se succèdent sans aucune évaluation ni bilan de leur mise en oeuvre et de leur efficacité".
Réaction de la magistrature "excessive", selon François Fillon
Le Premier ministre François Fillon a qualifié de "réaction excessive" le mouvement de protestation des magistrats à la suite des propos de Nicolas Sarkozy sur l'affaire Laetitia, et les a appelés "à la responsabilité", après une réunion sur le sujet lundi à Matignon avec les ministres de la Justice, Michel Mercier, et de l'Intérieur, Brice Hortefeux. "Les magistrats de l'ensemble du pays (...) ont décidé un mouvement de protestation de plusieurs jours conduisant à la suspension du cours de la justice au-delà des urgences. Leur réaction est excessive. Je crains qu'elle ne puisse pas être comprise des Français", a déclaré le Premier ministre.
Des figures du monde judiciaire ont, fait rare, répliqué très vivement au chef de l'Etat, remarquant qu'il avait le rôle constitutionnel d'assurer l'indépendance de la magistrature, et devaient assurer son fonctionnement matériel. Le juge antiterroriste Marc Trévidic a estimé aujourd'hui sur France Info que Nicolas Sarkozy était un "multirécidiviste" dans ses attaques contre les magistrats [2] et que sa politique en matière de justice n'était "que du pipeau". "Je pense qu'il est largement temps de lui appliquer la peine plancher, puisqu'il faut être très dur envers les multirécidivistes", a ironisé sur France Info le juge, qui préside l'Association française des magistrats instructeurs (AFMI).
L'avocat général parisien Philippe Bilger, jadis proche du chef de l'Etat, s'est montré également virulent sur son blog. "Ces polémiques sont révélatrices d'un climat démocratique préoccupant où les institutions ne se respectent plus, où la suspicion des uns s'affronte au mépris des autres et où, en définitive, la paix de la République est quotidiennement troublée", écrit-il.
Cette révolte des magistrats face aux propos de Nicolas Sarkozy marque un énième épisode de tensions qui remontent à l'époque où le président de la République était ministre de l'Intérieur.
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)